Les mémoires de John H. Watson -15

Sherlock Holmes Add comments

Titre : Son pire ennemi
Auteur : Lilou0803
Type : fanfic
Genre : Friendship
Fandom : Sherlock Holmes (livres)
Personnages :
Holmes, Watson
Rating : G
Disclaimer : L’univers et les personnages de Sherlock Holmes appartiennent à Sir Arthur Conan Doyle

Son pire ennemi.

Pour Sherlock Holmes, les pires ennemis ne sont pas les criminels, j’irais même jusqu’à dire qu’il espère de tout son cœur que cette engeance ne disparaitra jamais de la surface de la terre, lui ôtant ainsi la possibilité de déployer tous ses talents. Non, le seul, véritable, et plus grand ennemi de Holmes, c’est l’ennui. Travailler, faire fonctionner la formidable machine à observer et à déduire qu’est son cerveau est pour lui un besoin vital, au même titre que l’eau ou l’oxygène. Toute la fougueuse énergie qui le caractérise alors, n’a d’égale que la torpeur qui s’empare de lui lorsqu’il se trouve en période « creuse », entre deux affaires.

Il est des êtres doués d’un esprit tellement supérieur à la moyenne, qu’une vie ordinaire, au milieu du commun des mortels peut leur paraître d’un ennui insupportable. Je me suis souvent étonné du nombre de « grands esprits » tombant entre les griffes des drogues ou de l’alcool alors que tout dans la vie semblait leur sourire, et finissant parfois misérablement, victimes de leurs démons, ou ne pouvant plus supporter une existence dépourvue à leurs yeux du moindre intérêt, et y mettant tragiquement fin de leur propre chef.

L’inactivité, pour Holmes, est synonyme d’un ennui et d’une dépression qui se traduisent généralement par d’interminables moments de prostration, où il reste allongé pendant des heures sur le divan ou la peau d’ours du salon, d’où il ne daigne se lever, à mon grand dam, que pour s’injecter des doses de plus en plus fréquentes de sa maudite solution de cocaïne.

Non qu’il soit paresseux ou qu’il ne s’intéresse à rien d’autre qu’à son travail, en effet, contrairement à ce que j’ai pu dire de lui au début de notre cohabitation, alors que je ne le connaissais que depuis peu, ne voyant de lui que ce qu’il voulait bien m’en laisser alors entrevoir, il a un esprit des plus brillants et des plus cultivés, même s’il se plait à proclamer que seules les connaissances utiles à son métier n’ont de place dans son cerveau. Il cite fréquemment les grands auteurs dans le texte et il m’a fréquemment surpris en émettant des avis fort pertinents sur l’art en général, la musique, la peinture et le théâtre en particulier. La politique et la religion ne le passionnent pas, mais il peut aisément en discourir sans affronter le ridicule. Il parle couramment le français, peut se faire comprendre en italien, en espagnol et en allemand, il a un très bon niveau en mathématiques et en physique et il excelle en sciences et en chimie. Il possède également une grande ouverture d’esprit, une curiosité sans limites, et se passionne pour tous les progrès technologiques dont notre époque est féconde (il s’est récemment enthousiasmé pour les travaux du français Ducos du Hauron, avec lequel il a entretenu une longue correspondance, sur la possibilité de prendre des photographies en couleurs, ce qui, selon lui, serait d’une grande aide pour le travail d’enquête), le seul appareil qu’il ait en horreur, bien que reconnaissant son utilité, est le téléphone, auquel il a toujours préféré les télégrammes (la concision, professe t-il oblige à la précision). Il lit et archive les articles de plusieurs journaux chaque jour, et est à lui seul une vivante encyclopédie du crime. Il a également publié diverses monographies sur différents sujets liés à l’aspect scientifique du travail d’enquêteur. De plus, quoiqu’il s’en défende en cultivant une trompeuse image de nonchalance affectée, il est un des sportifs les plus accomplis que je connaisse. Sa perfection de la maîtrise du combat à main nue, de l’escrime, du bâton et du tir, nécessite en effet de nombreuses heures d’entraînement (tout amateur de sport, quel qu’il soit, sait ce qu’il en coute de rester au plus haut niveau).
Mais malgré toutes ses activités et tous ses centres d’intérêt, il assimile et mémorise les informations avec une telle facilité et une telle rapidité, qu’il en arrive encore à s’ennuyer, d’où la fausse impression de paresse et le refuge dans ces paradis artificiels qui lui donnent l’impression d’aiguiser un esprit, qui selon son expression « se refuse à la stagnation ».

J’ai souvent tenté de lui faire perdre ou du moins de modérer cette funeste habitude, rediluant sa solution, où dissertant pendant des heures, afin d’essayer de lui faire entrevoir les dégâts qu’elle pourrait occasionner à terme sur son cerveau, seul argument qui pourrait avoir un réel impact sur lui, tant il s’efforce en permanence de réfréner, de façon presque obsessionnelle, les besoins de son corps au profit de ceux de son esprit. J’ai même parfois pensé être parvenu à le convaincre, lorsque l’étui de maroquin bleu de sa seringue et les flacons de cocaïne restaient remisés au fond de leur tiroir, sans qu’il y touche pendant plusieurs jours, avant de réaliser à quel point je me trompais.
C’est tout à fait par hasard que je découvris, pendant une de ces périodes, qu’il remplaçait parfois l’usage de ses poisons par des activités qui, si elles n’avaient pas le risque d’avoir les effets addictifs de la drogue, n’en étaient pas moins dangereuses pour sa vie. Avec le recul, je crois que finalement le plus grand moteur de l’existence de Holmes est la peur du vide engendré par l’ennui, et qu’il essaie de toujours trouver des limites à repousser, de nouveaux défis à relever pour remplir cette vacuité qui est la plus grande de ses angoisses.

De temps à autre, je le voyais disparaître, le soir, pour ne le revoir émerger de sa chambre que le lendemain, souvent alors que la matinée, voire la journée étaient déjà bien avancées, manifestement fourbu, courbaturé, et le visage parfois tuméfié. Pendant longtemps, je n’ai osé lui demander l’objet de ces sorties nocturnes. En effet, ceci se produisant généralement en dehors de ses périodes de travail, je ne voyais aucune raison de me mêler de sa vie privée, après tout, il m’arrivait à moi aussi de sortir le soir pour ne rentrer qu’avec l’aube… avec cette différence que je ne semblais pas être passé dans une moulinette à chacun de mes retours.
Je l’ai avoué au début de l’histoire que j’ai racontée sous le titre de « une étude en rouge », et bien que cette mauvaise habitude ne soit plus qu’un souvenir maintenant, j’étais il n’y encore pas si longtemps, un joueur compulsif, et c’est en grande partie à cause de l’impact que ce défaut avait sur mes finances que j’avais d’abord cherché un colocataire avec qui partager le prix d’un loyer. J’avais peu à peu abandonné les courses de chevaux qui avaient longtemps englouti la majeure partie de ma solde, mais je me laissais parfois encore aller à parier dans des tripots quelques pièces sur des parties de dés ou de billard. Un soir, je me laissai entraîner par une connaissance de hasard jusqu’à une savonnerie désaffectée sur les quais, où devait se dérouler un de ces combats de boxe clandestins à main nue qui, bien qu’interdits, font fureur, et sur lesquels la police ferme le plus souvent les yeux.

S’y retrouvent des parieurs issus de toutes les classes sociales, pressés les uns contre les autres dans une ambiance survoltée, au milieu des effluves de crasse, d’alcool et de transpiration. Il n’est pas rare d’y rencontrer, côtoyant les prostituées qui viennent y pécher le client qui leur permettra de se payer une chambre pour la nuit, des dames de la meilleure société venues s’encanailler, telles les riches matrones romaines, attirées et excitées par le sang et la sueur ruisselants sur les muscles saillants des lutteurs qui s’affrontent, torse nu, dans ces arènes de fortune, tels d’antiques gladiateurs, dans des combats sans merci où il arrive fréquemment que certains laissent leur vie, avec, au bout de la nuit, pour unique cercueil, les eaux noires et glacées de la Tamise. Nulle règle de fair-play dans ce jeu barbare et cruel n’ayant que de très lointains rapports avec le Noble Art, ici, seule règne la loi du plus fort. Les combattants se recrutent pour la plupart parmi la frange la plus pauvre de la société, ouvriers ou dockers anesthésiés par l’alcool tentant ainsi d’améliorer leur misérable ordinaire, risquant leur vie pour quelques pièces, parfois pour une bouteille de gin frelaté, montagnes de muscles massives, n’ayant jamais connu d’autre loi que celle de la violence, obligés pour survivre, dès la plus jeune enfance, de rendre coup pour coup dans des familles déshumanisées par la boisson et hélas trop souvent dégénérées par la consanguinité afférente à la promiscuité ambiante.
Nous nous étions frayés, à coup de coude et ignorant les insultes, un chemin parmi la masse humaine hurlante pour nous retrouver au troisième rang des gradins improvisés, ma nouvelle connaissance étant très manifestement un habitué des lieux.
Un combat se terminait, le vaincu emmené hors de l’arène, sous les huées, par deux hommes le soutenant sous les aisselles. Du sang jonchait le sol, pas encore totalement absorbé par le sable, le vacarme était assourdissant. Un colosse de plus de deux mètres entra dans le cercle, faisant rouler ses muscles sous sa peau, et la foule survoltée se mit à scander quelque chose que je ne compris pas. Le mastodonte était manifestement bien connu et très apprécié du public. Le harangueur finit, à force de se démener, par obtenir l’attention de l’auditoire, et proclama que « Little John », invaincu depuis dix combats, et que plus personne ne voulait affronter, lançait un défi au public. Qui oserait se mesurer au champion des champions? Un homme qui jusque là s’était tenu au premier rang sauta dans l’arène. Lorsqu’il se retourna, mon cœur manqua un battement, je me frottai les yeux, mais lorsque je les rouvris, la vision était toujours là. Holmes, tranquillement, après avoir enlevé sa veste et dénoué sa cravate, était en train de déboutonner sa chemise. Le contraste entre l’homme des cavernes paradant sur le sable et celui qui venait de relever le défi était saisissant. A côté de la brute géante aux muscles hypertrophiés, Holmes, pourtant de belle taille, paraissait presque petit. Sa chemise alla rejoindre sa veste et sa cravate sur le rebord de la balustrade. Sa minceur et son élégance lorsqu’il était habillé, dissimulaient une musculature bien proportionnée, mais sans commune mesure avec celle de son adversaire, et lorsqu’il se mit en garde, la foule retint son souffle, s’attendant à voir son champion mettre le nouveau venu en pièces dans la minute. Je m’aperçus que moi aussi, je retenais mon souffle, et lâchai ma respiration lentement, m’efforçant de retrouver mon calme après le choc que m’avait fait l’apparition de Holmes.

A première vue, tel celui de David contre Goliath, le combat semblait inégal, mais dès les premiers engagements, la souplesse, la rapidité et la capacité d’anticipation de mon ami réussirent à tenir en échec la force brutale de son adversaire. Il se battait avec un style très particulier, mélange de boxe et, certainement, de ce qu’il appelait « baritsu », mais que je n’avais encore jamais eu l’occasion d’observer. « Little John », furieux de cette résistance inattendue, lançait toute sa force dans ses assauts meurtriers, et nombre de coups manquèrent de peu d’envoyer Holmes au tapis, mais au fur et à mesure que le temps passait, sous les yeux de la foule interloquée, quelque chose d’inattendu semblait sur le point de se produire. Le géant se fatiguait, harcelé de tous côtés par la mobilité de son adversaire, ses coups commençaient à manquer de vigueur et de précision. Nous étions en train d’assister à la victoire de l’intelligence sur la force brute, et lorsque « Little John » s’effondra, KO, dans la poussière, un silence stupéfait se fit dans les gradins. Déjà, Holmes, lui tournant le dos, se rhabillait.
Au moment de sortir de l’arène, il lança, sans se retourner :

- Vous venez Watson?

Après un moment de stupeur ou je me demandais comment il avait bien pu me repérer dans la foule tout en se battant, je me frayai un chemin vers la sortie, et le rejoignis à l’entrée, où il était en train d’empocher, des mains de l’organisateur, un impressionnant paquet de billets.

- Vous avez parié? Fit-il en se tournant vers moi.

- N-non, j’étais bien trop stupéfait de vous voir là. Mais, comment avez-vous su… Et comment se fait-il…

- Stop! Watson, m’interrompit-il en riant, une question à la fois, voulez-vous? Comment je savais que vous étiez là? Eh bien mais parce que je vous ai vu, tout simplement. Je vous ai en fait repéré dès que vous êtes arrivé avec votre « ami ». Quand à ces combats, il m’arrive assez fréquemment de les fréquenter, c’est un très bon entrainement pour connaitre et apprendre à contrer les façons de se battre peu orthodoxes de ces messieurs de la pègre… De plus, ce soir, sachant qu’il n’avait pas d’adversaire et qu’il allait défier le public, j’avais parié contre « Little John »… Il faut croire que les gens ne se fient qu’aux apparences, je n’ai pas perdu ma soirée!

- Nom d’un chien, Holmes ! Vous rendez-vous compte, au moins, que vous auriez pu vous faire tuer?

- Oh, je ne risquais rien de plus que quelques contusions, j’avais plus d’une fois eu l’occasion d’étudier son « style » et j’étais à peu près certain de le battre.

- A peu près, hein? V-Vous êtes… Vous… Oh, et puis zut !

- Votre sollicitude me touche mon vieux, mais je pense être assez grand pour me passer de leçons… Et puis cela m’occupe le corps et l’esprit, cela me stimule… Préférez-vous me voir prendre de la cocaïne?

- Certes non, mais ne pouvez-vous trouver des « stimulations » moins dangereuses?

- Dans le genre de celles que vous pratiquez lorsque vous sortez le soir? Fit-il d’un air taquin alors que je rougissais jusqu’à la racine des cheveux. Ce genre de « stimulation » est beaucoup plus fugace et beaucoup moins utile à mon travail… Et puis, l’une n’empêche pas nécessairement l’autre, certaines dames sont fort sensibles au charme viril* des bleus et de la sueur! … Certains messieurs aussi, d’ailleurs ! Si je vous racontais…

- Holmes!

- Une petite crise de pudeur aigüe, Watson? Don Juan touché par la grâce? Allons, vieux coq, reprenez-vous, cessez de jouer à la maman poule et rentrons à la maison, j’avoue que je me sens légèrement moulu, et plus attiré par un bon bain chaud que par le badinage*. Et puisque je suis riche, demain soir, nous dînons en ville, je vous invite.
Cela constituait une fin de non recevoir pour toutes les protestations futures que j’aurais pu émettre sur ses façons peu orthodoxes de tromper son ennui, fusse au péril de sa vie. J’en suis même venu à penser que le danger, la recherche de sensations extrêmes, est le seul sel qui lui permette de trouver un certain goût à l’existence.

* Les mots en italique suivis d’un astérisque sont en français dans le texte.

TBC

Print This Post

Mots-clefs :


Leave a Reply

You must be logged in to post a comment.

Designed by NattyWP Wordpress Themes.
Images by desEXign.