221B – Libération

Sherlock Holmes Add comments

Titre : « 221B » Libération
Auteur :
Lilou0803
Type :
fanfic
Genre :
Friendship
Fandom :
Sherlock (BBC-2010)
Personnages :
Sherlock
Rating :
G
Disclaimer :
L’univers et les personnages de Sherlock Holmes appartiennent à Sir Arthur Conan Doyle, la série « Sherlock » à la BBC
Spoiler : Ep.3

Libération

Il n’avait pas su voir l’obstacle, le piège transparent et mortel dans lequel  il s’était jeté tête baissée. A la limite de son champ de vision, il pouvait distinguer son ennemie. Noire, hideuse, l’araignée guettait patiemment le moment où sa proie aurait épuisé ses forces à essayer en vain d’échapper à la toile qui l’emprisonnait. Il s’agita dans son sommeil, le fragment de conscience encore actif en lui savait que c’était un cauchemar, pourtant il n’arrivait pas à se réveiller pour chasser l’horreur qui le guettait. Un gémissement lui échappa et sa tête s’agita sur l’oreiller lorsque que le monstre velu, toutes mandibules cliquetantes, amorça un mouvement vers lui. Une terreur sans nom l’envahit, plus il se débattait, plus il s’engluait irrémédiablement, et plus l’horreur noire progressait insidieusement dans sa direction.

Il ouvrit brusquement les yeux, il était assis dans son lit, le front couvert d’une sueur glacée, et son propre cri retentissait encore dans ses oreilles. Lorsque les battements irréguliers de son cœur cessèrent de résonner dans sa tête, il écouta le silence, priant pour que personne n’ai entendu son hurlement, mais seul le tic-tac régulier de son réveil troublait la quiétude de la nuit.

Depuis l’épisode de la piscine, il se sentait emporté dans un tourbillon de sensations étranges, de sentiments incongrus qu’il n’arrivait pas à maitriser. Pour la première fois depuis bien longtemps, ses émotions avaient échappé totalement à son contrôle, il ne réussissait plus à raisonner rationnellement, il se sentait pris au piège, comme un moucheron engluée dans une toile d’araignée, comme dans ce cauchemar qui revenait le hanter chaque nuit, au point qu’il en était arrivé à redouter le sommeil, cherchant soir après soir, à le fuir le plus longtemps possible. Mais le corps à ses limites, et même lui, ne pouvait espérer échapper longtemps à ses impératifs biologiques, nuit après nuit, il se retrouvait en train de se débattre dans cette toile d’araignée, face au danger innommable qui le guettait sournoisement et s’approchait un peu plus près de lui à chaque fois.

Il entendait, comme un écho tournoyant inlassablement dans sa tête, le dialogue échangé avec Moriarty : « Je vais vous broyer le cœur ». « J’ai été informé, de source sure, que je n’en avais pas ». « Mais nous savons tous les deux que ce n’est pas tout à fait exact… n’est ce pas ?». 
Non, à ce moment-là, il ne le savait pas, il se croyait encore invulnérable, ou presque… Mais pour être vraiment honnête avec lui-même, n’avait-il pas déjà commencé à douter ? Lorsque l’espace d’une fraction de seconde il avait cru que John était Moriarty, son cœur avait manqué un battement, lorsque l’instant d’après il avait réalisé que son ami était la victime désignée du dernier jeu, c’était le souffle qui lui avait manqué, et lorsque enfin John s’était jeté sur son ennemi dans une tentative désespérée pour lui donner, à lui, une chance de s’en tirer, il était resté comme pétrifié, un voile rouge avait obscurci son esprit, et il n’avait recommencé à retrouver la sensation d’exister que lorsqu’il avait enfin pu le débarrasser de sa veste bourrée d’explosifs. De ce qui s’était passé entre ces deux moments, seules ces quelques phrases subsistaient, comme une blessure, un sentiment d’échec. Son ennemi avait découvert son talon d’Achille, avant même qu’il en ait eu conscience lui-même.

Un bourdonnement sourd avait envahi sa tête, sans même s’en rendre compte, il s’était mis à marcher de long en large au bord de la piscine, agité de mouvements désordonnés. Il avait l’impression de devenir fou.

-     Cette chose…

Aurait-il, si les rôles avaient été inversés, agi de la même manière pour donner une chance à John ? Il devait à l’honnêteté d’avouer qu’il n’en savait rien.

-     Ce que tu as fait…

Il découvrait avec stupéfaction le sens le plus profond de l’amitié.
Savoir que son ami avait risqué sans hésitation sa propre vie pour lui, l’avait bouleversé au-delà de tout ce qu’il aurait pu imaginer ressentir un jour.

-     C’était…

Il avait senti monter une bouffée de honte : il ne savait même pas comment exprimer ce qu’il ressentait, ni sa reconnaissance.

-     C’était bien ! … Bien ! Non mais écoutez-moi ça ! Bien ! Idiot ! Crétin ! Mais qu’est ce que je suis moi, comparé à lui ? A ce qu’il a fait ? Et la seule chose que je trouve à dire c’est : bien !… Non mais quel con !

Il avait tellement travaillé son personnage qu’il en était arrivé à se persuader d’être réellement devenu le sociopathe irrécupérable que la plupart des gens voyait en lui, mais toutes ces choses, qu’il refoulait depuis des décennies, remontaient maintenant à la surface, dans un infernal bouillonnement, s’entrechoquant, menant un tel vacarme qu’il sentait sa tête prête à exploser. La piètre tentative d’humour de John, qui malgré le choc éprouvé s’était rendu compte de son état de confusion, avait fait retomber la tension d’un cran, mais ne l’avait pas libéré de l’étrange sensation qui s’était emparée de lui et faisait ressurgir toutes ces choses, ces… émotions, qu’il s’appliquait depuis des années, faute de pouvoir entièrement les chasser, à enfouir le plus profondément possible tout au fond de lui.

Il se prétendait inaccessible aux sentiments, mais il idolâtrait sa mère, il dissimulait l’affection et la reconnaissance qu’il portait à son frère en exagérant son prétendu ressentiment à son égard mais ces querelles fraternelles portaient en elles-mêmes la marque de l’absence d’indifférence. Des chagrins de son enfance, il avait, le jour des obsèques de son père, décidé de faire un bouclier contre la douleur, il avait séché ses larmes et décidé que la discipline, la volonté et la raison pouvaient venir à bout de toute émotion. Il s’était astreint à cultiver la logique froide et l’observation, le tir lui avait appris la concentration, l’escrime et les arts martiaux lui avaient enseigné à canaliser son énergie et à contenir son impulsivité, et la musique lui servait de soupape de sécurité. Lorsqu’il sentait son armure se craqueler, il déversait en elle tout ce qu’il gardait à l’intérieur. A travers elle, il pouvait exprimer ses peurs, ses révoltes, ses colères, il pouvait crier, pleurer, se laisser aller à la rage ou au désespoir, sans que personne ne puisse se douter que les sons qu’il tirait de son instrument étaient le reflet de la face cachée de son âme.

Il avait ainsi appris tout jeune à refouler le caractère sensible et entier qui était le sien, il pensait sincèrement échapper à la douleur en mettant la raison au-dessus de tout, certains le disaient psychopathe, mais sa notion exacerbé du bien et du mal, de la justice et de l’injustice l’avait amené à vouer sa vie entière à lutter contre les forces obscures qui animent certains êtres. Il était pour sa part, absolument dépourvu de toute cruauté, et même l’ennui le plus profond ne l’aurait pas poussé à commettre le mal, quitte s’en faire à lui-même, il en était arrivé, à une époque, jusqu’à trouver un refuge dans des paradis artificiels d’où son frère avait eu bien du mal à le tirer. S’il rejetait toute forme de marque d’affection ou d’amour c’était plus pour se protéger de ce qu’il pourrait lui-même éprouver en retour que par réel rejet d’autrui. Il avait fait le choix d’être affectivement seul, et cela l’aidait en outre dans la vocation qui était la sienne, mais tout cela, le monde qu’il s’était construit, menaçait maintenant de s’écrouler.

Il attrapa le verre sur son chevet et avala une gorgée d’eau, il avait brusquement la gorge sèche, il venait de se rendre compte qu’en définitive, c’était lui-même qui avait enclenché le processus, en décidant de chercher un colocataire. Pour être tout à fait honnête, il aurait très bien pu se débrouiller tout seul pour le loyer, d’ailleurs, il avait déjà emménagé lorsqu’il avait fait visiter l’appartement à John. Il avait cherché un compagnon pour combler sa solitude, cyniquement, un peu comme on adopte un animal de compagnie. Une vague de chaleur monta à son visage, ça aussi Moriarty l’avait souligné, décidément, cet homme avait le don de faire ressortir ce qu’il y avait de pire en lui, et il découvrait qu’il était allé beaucoup plus loin que ce qu’il avait désiré ! En voulant gommer sa sensibilité, avait-il aussi effacé toute humanité en lui ? La prochaine étape serait-elle de basculer vers le côté obscur ? Il n’avait jamais voulu cela, et il était maintenant assez lucide pour s’apercevoir qu’il était en équilibre au bord de l’abîme. Moriarty était son double maléfique, mais il y avait pourtant une différence entre eux, cette part d’humanité que John avait su faire resurgir en lui. Et la lumière se fit dans son esprit : ce piège dans lequel il avait failli se perdre était en réalité la spirale de l’insensibilité qui aurait pu le conduire au pire, le danger qui le guettait n’était pas le sentiment naissant qu’il redoutait de ressentir, mais l’attrait qu’il commençait à éprouver pour le jeu malsain dans lequel son ennemi l’avait attiré… Lutter contre les criminels est une chose, mais jouer avec la vie d’autrui uniquement pour tromper son ennui en est une autre !
Il avait découvert le réconfort et la chaleur d’une amitié profonde, sincère et partagée, et pour la première fois de sa vie, il ne se sentait pas le courage d’y renoncer, malgré la menace que ce qu’il considérait comme une faiblesse pourrait représenter dans l’avenir, ce qu’ils venaient de vivre le démontrait clairement. Il sourit légèrement et se recoucha. Il lui faudrait apprendre à vivre avec, mais ça valait peut-être la peine de tenter le coup. Il ferma les yeux.

L’araignée était toujours là, mais elle n’avait plus rien d’effrayant, toute sèche et recroquevillée dans un coin de la toile qui commençait à se déchirer. Un fil céda sous ses pattes, il se sentit tomber, puis il réussit à battre des ailes et à s’envoler, l’air lui paraissait plus limpide et le soleil plus chaud qu’avant.

Il s’élança vers l’inconnu.

TBC

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