Les mémoires de John H. Watson – 16

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Titre : Ce que vivent les roses
Auteur : Lilou0803
Type : fanfic
Genre : Drama, tragedy, friendship
Fandom : Sherlock Holmes (livres)
Personnages :
Holmes, Watson
Rating : G
Disclaimer : L’univers et les personnages de Sherlock Holmes appartiennent à Sir Arthur Conan Doyle

N/A : A l’origine, l’interprétation par certains traducteurs de cette simple petite phrase : « And yet there was but one woman to him, and that woman was the late Irene Adler, of dubious and questionable memory » (A scandal in Bohemia)


Ce que vivent les roses

(Extrait des mémoires du Dr John H Watson)

Bientôt trois ans, déjà, se sont écoulés, et pourtant, parler, même par écrit de la douleur qui me terrassa à la mort de Mary m’a toujours été et m’est toujours impossible, et l’égoïsme dont je fais preuve aujourd’hui en écrivant ces mots, m’horrifie moi-même. Le fait d’exorciser un peu cette souffrance en parlant de celle d’un autre, qui est plus cher qu’un frère à mon cœur me semblait si inconvenant, que j’ai mis plusieurs mois avant de me décider à prendre ma plume, mais le poids qui étouffe mon âme est devenu trop lourd à porter, et si je ne peux toujours me résoudre à parler de mon histoire, coucher la sienne par écrit m’aidera peut-être à mettre des mots sur le mal qui me ronge, et, piètre justification je l’avoue, à aussi peut-être trouver le moyen d’aider mon ami à surmonter sa propre peine.

Ce que personne ne sait, c’est qu’après la disparition de Holmes et la mort de Mary, j’étais dans un tel état de délabrement que les seules personnes que je voyais encore à cette époque-là, Mrs Hudson et Mycroft Holmes (j’avais en effet abandonné ma clientèle, sans parler de toute vie sociale), ne savaient plus trop que faire pour me redonner un semblant de goût à une existence pour laquelle je n’avais plus aucun attachement. Par égard pour d’aussi fidèles amis, j’essayais, lorsqu’ils me rendaient visite, de faire aussi bonne figure que possible, et même de leur faire croire que j’envisageais de reprendre mes activités médicales.
Au cours d’une de ces circonstances, a mon retour de l’office, où j’étais allé chercher une bouteille neuve de cognac (c’était le jour de sortie de la gouvernante), j’avais trouvé Mycroft en train de feuilleter le « Lancet », que je laissais généralement trainer dans le salon sans pour autant en avoir ouvert un seul exemplaire depuis des mois.

- Vous vous intéressez à la médecine ?
- Je m’intéresse à tout, mon cher, c’est une des bases de ma fonction. Avez-vous lu le dernier article de ce médecin autrichien, le docteur… comment s’appelle t-il déjà… Freud, sur ce qu’il appelle « psychanalyse » ? C’est surprenant. Je ne suis pas certain d’être en accord avec tout ce qu’il professe, mais certains aspects de ses théories sont fort intéressants !
- Je suis désolé, je n’ai pas encore eu le temps de lire ce numéro.

Excuse stupide s’il en fut, le numéro en question étant déjà assez ancien, et qui m’attira un regard dubitatif de Holmes, qui ne fit malgré tout aucun commentaire.
Après son départ, la curiosité me poussa à prendre la revue qu’il avait abandonnée à l’envers sur la table, ouverte à la page qu’il avait lue. Après avoir étudié l’article en question, je me doutai bien que le soi-disant intérêt de Mycroft pour la « médecine de l’âme » n’avait eu pour but que de me pousser à approfondir ma réflexion sur mon propre cas, et sur une impulsion, je décidai d’écrire à ce docteur Freud, aux théories duquel je m’étais déjà intéressé quelques années auparavant, alors que je m’inquiétais de la dépendance à la cocaïne de mon ami1. Non que j’ai cru à l’époque, qu’il pourrait m’aider, mais un peu comme on jette une bouteille à la mer. Il s’ensuivit une longue correspondance pleine de polémiques, qui, si elle ne parvint pas à me guérir, me passionna assez pour m’aider à surmonter en partie ma crise, et me faire peu à peu reprendre pied dans la vie. Je finis par rouvrir mon cabinet et noyai désormais mon affliction dans le travail, plutôt que dans les substances plus ou moins inoffensives dont au grand dam de mes amis, j’avais usé, ou que j’avais été tenté d’utiliser jusque là. Cette longue digression pour dire que cette correspondance me fit comprendre les bienfaits qu’il pouvait y avoir à extérioriser ce que l’on ressent, à mettre des mots sur sa douleur.

Lorsque j’ai relaté, il y a quelques semaines, l’épisode que j’ai appelé « l’épingle de turquoise », où j’avais, à ma grande honte maintenant, amicalement titillé Holmes sur le point que je savais être le plus sensible pour lui, je veux parler des sentiments, j’étais bien loin de me douter que les circonstances allaient me faire amèrement regretter ce que je pensais n’être à l’époque qu’une amicale taquinerie. Encore jubilant de mon petit effet de la veille, j’avais vite déchanté, le lendemain matin, en découvrant que l’attachement de mon ami pour Miss Adler semblait bien plus grand que ce que j’avais imaginé, et que ce que je pensais être une petite plaisanterie à son égard avait eu pour conséquence de le plonger dans un état où je ne l’avais jamais vu auparavant.
En refermant doucement la porte de sa chambre pour le laisser se reposer, je ne pensais pas que le sentiment de culpabilité que j’éprouvais à ce moment précis puisse encore augmenter. Je déposai sur un guéridon le verre et la bouteille presque vide que j’avais récupérés sur le plancher, et m’emparai du journal posé à côté de mon assiette. La pensée que ma légèreté avait pu le blesser aussi profondément m’avait coupé l’appétit, et je m’assis près de la cheminée, les yeux perdus dans les flammes, rongé par la honte de ce que j’avais déclenché. En définitive, je n’avais pas envie de lire non plus, et décidai d’aller prendre l’air. Je marchai dans le froid mordant pendant près d’une heure avant de prendre le chemin du retour, cette promenade m’avait fait du bien, et je commençais à relativiser les choses, Holmes avait eu un coup de blues, mais qui n’en a jamais ? Et contrairement à moi, il pouvait toujours espérer revoir un jour l’objet de ses pensées. C’est donc en sifflotant que je montai les marches qui menaient à notre appartement et poussai la porte du salon. Holmes, en robe de chambre, s’apprêtait à prendre place dans son fauteuil, sa pipe dans une main, et le journal dans l’autre.

- Bonjour Watson, vous avez l’air bien guilleret aujourd’hui !
- Rien de tel qu’une bonne marche dans le froid pour vous remettre un homme sur pied, vous devriez essayer.
- Je ne pratique le sport que pour les nécessités de mon métier, cela me suffit amplement. Quelque chose d’intéressant ? reprit-il en me montrant le journal.
- Désolé, mais je ne l’ai pas encore ouvert.
- Quelque chose vous tracasse ?
- Pourquoi cette question ?
- Vous n’avez pas touché à votre déjeuner, j’ai trouvé le journal sur votre fauteuil, vous l’avez donc apporté auprès du feu avec vous, mais vous ne l’avez pas lu, préférant aller vous geler dehors, en outre j’ai retrouvé sur ce guéridon un verre et une bouteille qui aux dernières nouvelles se trouvaient la nuit dernière dans ma chambre… J’en déduis un sentiment de culpabilité pour l’état ou vous m’avez trouvé, que vous avez voulu exorciser en vous infligeant cette promenade soi-disant revigorante dont vous aurez de la chance si vous ne ramenez pas un bon rhume… Qui entre nous soit dit serait bien mérité ! termina t-il avec un clin d’œil, avant de s’installer confortablement auprès du feu.

Soulagé de voir qu’il semblait avoir surmonté son abattement et prendre les évènements de la nuit avec un certain humour, je m’approchai du feu en riant, il avait raison, je grelottais. Je sortis ma pipe de ma poche et me mis en devoir de la bourrer. Je m’aperçus que mon estomac criait famine. Mrs Hudson avait débarrassé le déjeuner que j’avais délaissé quelques heures plus tôt, mais elle avait apporté du thé brûlant et des gâteaux tout justes sortis du four auxquels je m’empressai de faire honneur. La journée avait mal commencé, mais nous nous retrouvions maintenant, comme tant d’autres après-midi, en train de prendre le thé auprès d’un bon feu crépitant qui nous faisaient considérer avec indulgence les flocons qui commençaient à tomber au-dehors.
Je ne saurais dire à quel moment cessa le crissement des pages du journal qu’on tourne, mais le silence finit, au bout d’un moment, par me faire tourner la tête vers la cheminée. Holmes pouvait certes passer des journées entières sans prononcer une seule parole, mais le silence était toujours rompu par les petits bruits de la vie courante, pipe qu’on cure, tasse qu’on repose, papier qu’on découpe, raclements de gorge ou frottement d’allumettes sur le racloir…

Le regard vide, Holmes fixait sans le voir le journal qu’il froissait entre ses mains crispées, tout son être était comme tétanisé, ses dents tellement serrées sur le tuyau de sa pipe que je devais plus tard y découvrir les profondes traces qu’elles y avaient imprimé. J’essayai sans succès d’attirer son attention, mais il ne semblait pas conscient de ma présence. Lorsque je m’approchai de lui et lui touchai le bras, un tremblement convulsif se mit à le secouer, seul signe de vie dans un corps qui semblait s’être soudain pétrifié. C’était la première fois que j’étais confronté à un cas semblable, je ne savais que faire, il ne répondait à aucune stimulation vocale, lumineuse ou corporelle, n’aurait-ce été ce tremblement, on aurait pu le croire mort. Les signes n’étaient pas ceux d’une attaque, et ma première pensée fut celle d’un empoisonnement, mais il n’avait pas touché à son thé, les fenêtres étaient fermées, ce qui excluait toute intervention venue de l’extérieur (comment oublier le petit Tonga et sa mortelle sarbacane2), j’avais moi-même manipulé sans dommage le journal,  et personne en dehors de Mrs Hudson n’était entré dans l’appartement en mon absence. Restait la pipe, mais il était déjà en train de la fumer lorsque j’étais rentré, ce qui ne signifiait évidemment pas grand-chose, mais dans l’état d’esprit où je me trouvais à ce moment-là, un tel résultat ne pouvait être le fait que d’un poison foudroyant.

Il fallait bien commencer par quelque chose, en prenant la précaution de me protéger de mon mouchoir, je m’employai à essayer de la lui ôter de la bouche, et après un très long moment, je réussis à lui faire assez desserrer les dents pour parvenir à mes fins. A mon immense stupéfaction, cela sembla déclencher une réaction en chaine, et tout son corps se relâcha d’un coup, ses mains retombèrent sur ses genoux, laissant échapper le journal, mais son regard maintenant dirigé vers les flammes, était toujours aussi fixe et vide. Je saisis son poignet, les pulsations de son cœur et son souffle étaient normaux, il ne semblait pas souffrir physiquement mais ne bougeait toujours pas, j’étais démuni, il n’y avait qu’une explication, il semblait être en état de choc, mais je ne comprenais pas ce qui avait pu causer une telle réaction. Agenouillé auprès de mon ami, j’essayais de réfléchir à l’enchainement de nos faits et gestes depuis que j’étais entré dans la pièce, lorsque mon regard se posa sur le journal tombé par terre et que mes yeux furent attirés par un nom que je connaissais bien. Je m’emparai du chiffon de papier et ne pus retenir un gémissement d’horreur, un article dans la colonne des faits divers internationaux indiquait que la célèbre cantatrice Irène Adler, aussi connue pour sa beauté et ses frasques que pour son immense talent, était morte la veille, des suites d’une mauvaise chute de cheval, dans sa propriété du New Jersey.

Je ne saurais décrire les sentiments qui m’envahirent alors, de la culpabilité que je ressentis à savoir que le drame se nouait pendant que je me livrais fièrement sur Holmes à ma petite plaisanterie, de la pitié pour ces deux êtres auxquels l’univers n’avait accordé que si peu de temps pour se retrouver ou de la compassion pour l’homme effondré qui gisait inerte devant moi. Un changement imperceptible m’incita soudain à lever les yeux vers Holmes et mon cœur se déchira en voyant les deux larmes orphelines qui glissaient lentement sur ses joues, il avait retrouvé sa lucidité, et je pus lire dans son regard une supplique muette « ne dites rien, partez ! Laissez-moi seul ». Je me redressai en silence, et serrai une de ses mains dans les miennes, avant de me retirer dans ma chambre. Personne ne devait être le témoin de ce qui allait suivre, et je me devais de respecter sa prière inexprimée.

Holmes resta enfermé dans sa chambre pendant une semaine entière, l’étui de maroquin bleu avait disparu du salon, parfois, j’entendais s’élever la plainte déchirante de son violon, qui s’interrompait aussi abruptement qu’elle commençait. Mycroft se déplaça en personne pour prendre de ses nouvelles, ce qui tendait à prouver que ce qui s’était passé à Monte Carlo ne lui était pas inconnu3, Mrs Hudson et moi-même commencions à nous demander s’il ne serait pas opportun d’intervenir, d’une manière ou d’une autre, lorsqu’un matin, il réapparut dans le salon comme si rien ne s’était passé. Son regard nous dissuadait de dire ou de faire quoi que ce soit qui puisse se rapporter aux récents événements, et la vie reprit son cours avec une monstrueuse apparence de normalité.

J’avais hurlé, pleuré, prié, je m’étais révolté, cela n’avait pas effacé la douleur, mais cela m’avait aidé à la supporter, Mrs Hudson  et même Mycroft, m’avaient aidé à traverser cette épreuve, ils m’avaient soutenu, porté à bout de bras. Tel un loup blessé se retirant dans sa tanière pour lécher ses plaies, Holmes avait choisi la solitude, il avait enfoui cette nouvelle blessure avec les autres, refusant toute aide et toute compassion.
Un jour, peu après son retour, me parlant de sa visite au Tibet, il m’avait parlé avec enthousiasme de la philosophie des moines bouddhistes, qu’il trouvait fort intéressante : la vie n’est que souffrance, et la cause de la souffrance est le désir. Si l’on ne peut éliminer ses désirs, ses souvenirs, ses pensées, ses sentiments, on n’est pas non plus obligé de s’y cramponner pour se torturer, on peut les libérer et les laisser s’envoler comme des bulles de savon. Il m’avait raconté comment ils lui avaient enseigné les bienfaits de la méditation pour parvenir à la sérénité de l’âme. J’étais et je suis toujours sceptique vis-à-vis de cette méthode, cependant, je souhaitais de tout mon cœur qu’elle ait pu l’aider à traverser ce douloureux moment, mais au fond de moi, je sais qu’il n’en a rien été. Parfois, au détour d’un geste, d’un regard, je ressens en lui, comme un écho à la mienne, toute la violence de la souffrance inexprimée, que toute cette belle philosophie n’a jamais réussi à faire disparaitre. Dans ces moments-là, je suis en colère contre lui, contre moi-même, je maudis cette barrière appelée pudeur que l’éducation dresse entre les hommes, je voudrais le secouer, l’obliger à me parler, comme j’aimerais moi aussi avoir la force de le faire.

Mettre des mots sur la douleur… sa douleur, ma douleur, où est la différence ? Je croyais ne jamais pouvoir parler de la mienne, mais je réalise maintenant qu’au travers de ce récit c’est précisément ce que je viens de faire, et que les mots ne seront jamais nécessaires entre Holmes et moi, parce que chacun sait exactement ce que l’autre a pu vivre et ressentir, partager une telle épreuve à tissé entre nous des liens plus forts encore que ceux du sang. J’avais un ami, je sais maintenant que j’ai un frère.

1 cf « les mémoires… l’origine du mal »
2 cf « Le signe des quatre »
3 cf « les mémoires… l’épingle de turquoise »

TBC

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One Response to “Les mémoires de John H. Watson – 16”

  1. aureliohaverfield Says:

    Je vais rajouter ce site dans mes favoris. Merci

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