221B – 7 ans plus tôt…

Sherlock Holmes Add comments

Titre : « 221B » 7 ans plus tôt
Auteur :
Lilou0803
Type :
fanfic
Fandom :
Sherlock (BBC-2010)
Personnages :
Sherlock
Rating :
PG
Disclaimer :
L’univers et les personnages de Sherlock Holmes appartiennent à Sir Arthur Conan Doyle, la série « Sherlock » à la BBC
Spoiler : S.2

7 ans plus tôt

Le froid glacial de la morgue de St Barth semblait avoir débordé sur les longs couloirs lugubres, jusqu’à la salle d’attente déserte dans laquelle Molly Hooper l’avait fait entrer. Un distributeur antédiluvien lui avait fourni l’habituelle boisson appelée, personne n’avais jamais réussi à comprendre pourquoi : « café », dont le seul mérite était d’être brûlante. Les doigts serrés autour du gobelet de plastique, il se fit la réflexion incongrue que le concept devait être de permettre aux gens de se réchauffer les mains dans cet environnement polaire.
Le bruit de la porte qui s’ouvrait lui fit tourner la tête, Mycroft Holmes venait d’entrer dans la pièce, suivi de Molly. Lestrade fut surpris de son air tourmenté, il semblait épuisé, les yeux battus, comme s’il n’avait pas dormi depuis plusieurs nuits, après les salutations d’usage, Mycroft fit signe au policier de s’assoir. La jeune légiste qui était entrée rapidement dans son bureau, en ressortit bientôt munie d’un plateau sur lequel étaient disposées trois tasses fumantes de vrai café, et vint s’installer avec les deux hommes.

—La morgue est fermée, nous pouvons parler librement.

Lestrade, intrigué par la convocation urgente de Mycroft, était arrivé alors que l’hôpital était en pleine effervescence, d’après ce qu’il avait pu saisir des conversations animées dans le hall, un homme venait de se suicider en se jetant depuis la terrasse du vénérable établissement, préoccupé, il avait mentalement pris note de l’évènement sans vraiment y prêter une attention particulière, jusqu’à ce qu’il croit distinguer, au milieu des commentaires désordonnés que ce genre de chose attirait immanquablement, le nom de Holmes dans le brouhaha, mais au moment où il s’apprêtait à interroger la personne qui venait de parler, Molly était soudain apparue et l’avait très vite entraîné vers le département de pathologie médico-légale. Une angoisse sourde commençait à lui tordre l’estomac, pourquoi Mycroft lui avait-il donné rendez-vous ici, à St Barth, et pourquoi Molly le conduisait-elle à la morgue, son esprit faisait évidemment le rapprochement avec ce qui venait de se passer, mais il ne comprenait pas vraiment en quoi il pouvait être concerné.

—Enfin, quelqu’un va-t-il me dire ce qu’il se passe ? Si c’est pour le suicide dont tout le monde parle dans le hall, je ne pense pas que Scotland Yard…

—Calmez-vous, lieutenant, si je vous ai demandé de venir, d’une façon assez cavalière, j’en conviens, c’est autant en votre qualité de policier qu’en celle d’ami de Sherlock.

—Sherlock ? J’ai cru distinguer le nom de Holmes dans les conversations… Il regarda autour de lui et sembla soudain prendre conscience de quelque chose… « Oh, non ! Sherlock… Où est Sherlock ? Ce n’est pas… »

—Rasseyez-vous, s’il vous plait lieutenant. Sherlock va aussi bien que possible, étant donné les circonstances, et croyez que si nous en avions eu le temps vous auriez été mis au courant de la situation plus tôt, mais les évènements se sont précipités depuis hier, et nous avons tous été obligés d’agir dans l’urgence, je vais tout vous expliquer.

Et Mycroft avait parlé. Longtemps. Il avait particulièrement insisté sur le fait que personne d’autre qu’eux trois ne devait être dans le secret, en dépendaient non seulement la vie de Sherlock, mais aussi celle de ses proches, dont Lestrade faisait d’ailleurs partie. Ils avaient ensuite peaufiné ensemble ce qui allait suivre. James Moriarty allait disparaître, nul ne saurait jamais ce qu’il était devenu, les services secrets étrangers et les organisations criminelles et terroristes qui constituaient l’essentiel de sa « clientèle » en seraient quittes pour essayer de remettre en vain la main sur celui qui se serait volatilisé avec les acomptes astronomiques versés dans l’espoir d’obtenir le code imaginaire, cette « clé du monde », qu’il leur avait fait miroiter avec ses récents exploits… Nombreux étaient ceux qui pourraient témoigner que Sherlock s’était donné la mort ce matin-là, mais personne ne savait ce qui s’était passé sur le toit, et on incinérerait bien un corps ce soir…

Bien plus tard, il avait regagné Scotland Yard, les révélations de Mycroft sur les implications et les ramifications de la dernière enquête de son frère lui avaient donné le vertige, il avait passé le reste de la journée enfermé dans son bureau, à faire semblant de s’occuper de la paperasse en retard, la nouvelle du suicide de Sherlock s’était répandue comme une traînée de poudre, le sergent Sally Donovan n’osait plus affronter son regard, quand à Anderson, il s’était bien garder de croiser son chemin. Ce soir-là, ses pas l’avaient conduit jusqu’à un pub discret situé non loin des bâtiments du Yard, il s’était assis à une table, la tête entre les mains, il avait laissé remonter les souvenirs d’un passé à la fois si proche et si lointain…

Sept ans plus tôt.

Il pleuvait, enfin, pas vraiment, c’était un de ces soirs d’hiver où un crachin glacé mêlé de neige fondue réussissait à vous transpercer jusqu’aux os, quoi que vous ayez sur le dos. En frissonnant, il alluma une cigarette et remonta le col de son pardessus avant d’exhaler vers le ciel un long trait de fumée. Un soupir de soulagement lui échappa cependant qu’il s’éloignait à pied des bâtiments de New Scotland Yard, ce soir, il haïssait son boulot, pourtant, il avait passé une grande partie de la fin d’après-midi à fêter avec ses collègues sa toute nouvelle promotion. Detective-Inspector… Son ascension avait été rapide, mais à quel prix ? Helen aurait dû être là ce soir, mais Helen était partie, une semaine plus tôt, elle était allé rendre visite à sa sœur, c’est ce qu’elle lui avait dit, mais il savait bien que c’était faux, les deux sœurs se servaient mutuellement d’alibi depuis toujours, il avait fait semblant de la croire, mais il n’en pouvait plus de cette situation, pourtant, il ne pouvait s’empêcher de lui trouver des excuses, il était si rarement là ! Le métier de policier ne laisse pas beaucoup de place à une vie privée normale.

Pour donner le change, il s’était laissé aller à une euphorie feinte, buvant juste un peu trop pour pouvoir repartir en voiture. En réalité, il avait envie de marcher, de marcher jusqu’à tomber de fatigue, il ne sentait même pas la pluie imbiber peu à peu ses vêtements, il avait envie… de quoi, il ne savait pas au juste, mais il savait parfaitement de quoi il n’avait pas envie : il n’avait aucun désir de rentrer chez lui.

La lumière du pub l’attira tel un papillon la flamme d’une bougie, et tout à coup, il sentit le froid, qui le pénétrait jusqu’au tréfonds de son être, il poussa la porte et se dirigea vers le bar, où il se laissa aller sur un tabouret tout un commandant un double scotch. Trois verres plus tard, la chaleur du lieu, combinée à celle de l’alcool, commençait à faire effet, il se sentait un peu mieux quoique passablement vaseux, il sortit son téléphone pour appeler un taxi et s’installa pour l’attendre sur une banquette près de la sortie. En s’asseyant, il remarqua un homme recroquevillé dans l’angle qu’elle formait avec le mur, tout d’abord, il crut que l’individu s’était endormi, il n’eut pas vraiment conscience de ce qui attira son attention, mais en y regardant de plus près, il s’aperçut que malgré le long pardessus qu’il serrait étroitement contre lui et l’écharpe nouée autour de son cou, il grelottait et claquait des dents comme s’il avait de la fièvre. S’approchant de l’homme, il posa une main sur son épaule, l’autre sursauta,  puis se recroquevilla encore un peu plus contre le mur, il avait à peine entr’ouvert les yeux, mais Lestrade avait reconnu ce regard, ce n’était pas la première fois qu’il croisait la route d’un junkie en manque, ce n’était pas son affaire, après tout,  l’homme n’était ni en train de consommer ni en train d’acheter ou de dealer, de plus il n’était pas en service et de toute façon, il n’avait rien à voir avec les stups. Il s’apprêtait à se lever lorsqu’un gémissement le fit se retourner. L’homme levait vers lui des yeux bleus clair presque transparents, il y lut quelque chose qui lui fit mal, comme un écho de sa propre peine, de sa propre solitude.

—S’il vous plait! La voix était grave, profonde, bien que voilée par la souffrance. Il aurait voulu s’éloigner, il se rapprocha. Le visage crispé était jeune, un peu trop pâle et émacié sous les boucles sombres collées par la sueur. Il détourna les yeux et amorça un mouvement de recul, il devinait ce qui allait suivre, que ne ferait un drogué en manque pour obtenir une dose? La supplique le prit par surprise, « Aidez… rentrer maison… s’il vous plait! » Le regard contenait une détresse muette, il devina que le jeune homme ne devait pas avoir l’habitude de demander de l’aide.

Le taxi venait de s’arrêter devant la vitrine dépolie, sans répondre, il commença à se lever, lui tournant le dos, puis, se ravisant soudain, se pencha vers son compagnon improvisé pour l’aider à se mettre debout et le soutint jusqu’à la portière du véhicule que le chauffeur leur avait obligeamment ouverte. Il le poussa sur la banquette où il s’effondra à demi-inconscient et s’installa à côté de lui, avant de donner son adresse à l’homme assis derrière le volant, c’est alors qu’il commença à réaliser ce qu’il venait de faire. « Dans quoi est-ce que je suis en train de me fourrer »? Marmonna t ‘il entre ses dents, ramener un junkie inconnu en manque chez lui juste le jour où il venait de fêter sa nomination au grade de lieutenant… fallait vraiment être con! Ou désespéré et malade de solitude!

Le chauffeur du taxi, un beau pourboire à l’appui, l’avait aidé à transporter le jeune homme à l’intérieur.

— Il s’en tient une bonne votre copain, vous devriez penser à protéger la housse du canapé, avait-il rigolé en prenant congé.

La mise en garde n’était pas superflue et la nuit avait été longue et éprouvante, mais prendre soin de l’inconnu avait eu le mérite de lui faire oublier sa propre détresse. Ses réflexes de flics l’avaient incité à fouiller les poches du manteau qu’il avait réussi à faire enlever à son « invité » en échange d’une couette qui avait le mérite, contrairement au vêtement en question d’être chaude et sèche, il y avait trouvé un téléphone portable et des papiers d’identité qui portaient un nom dont il n’aurait pas su dire ou ni quand, mais qu’il avait déjà vu ou entendu quelque part. Ce pouvait être une coïncidence, bien entendu, mais cela le tarabustait, profitant d’une période d’accalmie où son « patient » semblait s’être assoupi, il explora le téléphone, qui n’était pas verrouillé. Etrangement, le répertoire ne comprenait que deux  entrées, l’une répertoriée « maman » et l’autre… soudain, la lumière se fit dans l’esprit de l’inspecteur, bien sûr, si le nom était relativement commun bien que moins répandu que d’autres, le prénom qui figurait dans le répertoire était beaucoup moins banal. Il n’aurait rien dit à un quidam ordinaire, mais Lestrade était un officier de Scotland Yard, et la personne qui portait ce nom était plus ou moins officieusement quelqu’un de très bien placé au sein du gouvernement, bien que personne n’aurait su dire au juste quel y était son poste exact.  Ainsi, il avait sans s’en douter recueilli une personne ayant un lien de parenté avec Mycroft Holmes, un lien assez proche pour que celui-ci figure dans le répertoire de son téléphone sous son seul prénom.
Il jeta un regard dubitatif à l’homme qui gisait sur le canapé, il était très grand, et sa minceur cachait une vigueur qu’il avait eu l’occasion d’éprouver pendant la nuit, lorsqu’au plus fort d’une crise il avait presque du le maitriser par la force.
Il méprisait les drogués, qui préféraient se réfugier dans des paradis artificiels plutôt que d’affronter la réalité du monde, leur faiblesse morale, leur manque de volonté… mais celui-ci était différent, il avait pendant toute la nuit été témoin de la lutte muette du jeune homme contre le démon qui le dévorait, il l’avait observé serrer les dents, le visage inondé de larmes et de sueur, et lutter de toute ses forces pour ne pas céder à la violence que lui dictait son état, il avait perçu presque physiquement la force de sa volonté toute entière tendue vers la maitrise de ses instincts. Dans les périodes d’abattement qui succédaient aux accès de fureur, il retombait presque inconscient, épuisé autant par l’effort accompli que par le manque qui faisait éclater son crâne, tordait ses membres et ses entrailles, le laissant anéanti et incapable du moindre mouvement, mais pas une fois il ne lui avait demandé, ne l’avait supplié, comme tous ceux qu’il avait eu l’occasion de voir dans cet état, de l’aider à trouver une dose.
Il l’avait aidé de son mieux, lui faisant absorber force boissons très sucrées, l’aidant à se soulager lorsque les spasmes devenaient trop violents, il n’avait pas fermé l’œil, mais il n’avait pas non plus trop eu l’occasion de réfléchir à sa propre situation, et de cela, il était presque reconnaissant à son hôte involontaire.

— Vous êtes policier, pourquoi faites-vous cela?

Lestrade sursauta, ouvrant brusquement les yeux, il avait dû s’assoupir sans s’en rendre compte.

— Comment savez-vous que je suis policier?

— Je m’en étais douté, à votre manière d’inventorier mes poches et d’étudier mes papiers et mon téléphone, maintenant je le sais…  Vous travaillez à Scotland Yard, vous êtes marié, mais votre femme vous a quitté il y a environ une semaine. Hier, il s’est passé quelque chose à votre travail, je pense que vous avez dû avoir une promotion,  et vous n’avez pas eu envie de vous retrouver seul chez vous, sans personne avec qui partager la nouvelle, c’est pourquoi vous avez échoué dans ce pub.

— Mais co-comment…

— Votre alliance me montre que vous êtes marié, mais l’état de votre appartement me dit que vous y vivez seul depuis environ une semaine si j’en juge par le désordre, l’épaisseur de la couche de poussière et la quantité d’emballages de plats tout prêts que je peux voir d’ici sur la table de la cuisine. Si votre femme s’était juste absentée pour quelques jours vous auriez maintenu un semblant d’ordre et de ménage, mais là, on voit tout de suite que vous vous en fichez parce que vous ne pensez pas qu’elle va revenir de sitôt. Lorsque vous êtes entré dans le pub, vous aviez l’allure peu assurée, vous aviez déjà bu, pourtant, à l’heure qu’il était, vous veniez de terminer votre journée de travail, donc, c’est au boulot que vous aviez bu, les ivrognes ne font pas long feu a Scotland Yard, vous aviez du fêter quelque chose… une promotion est l’hypothèse la plus logique, si cela avait été celle d’un collègue, vous n’auriez pas eu le réflexe de vous réfugier dans un bar pour continuer à boire, cela vous aurait été égal de rentrer chez vous, comme vous l’aviez fait tous les autres soirs de la semaine, donc c’est vous qui avez eu cette promotion…

Il avait débité sa tirade si rapidement que Lestrade avait eu du mal à le suivre, s’il avait pu remarquer et déduire tout ça dans l’état où il était, quelles pouvaient être ses capacités lorsqu’il était en pleine possession de ses moyens?

— Scotland Yard?

— La proximité du pub.

— Je pourrais être divorcé, ou veuf!

— Non, divorcé vous auriez enlevé votre alliance, veuf de fraiche date vous seriez en congé et auriez l’air plus malheureux qu’abattu, et depuis plus longtemps vous ne laisseriez pas aller votre intérieur à ce point. Or malgré l’état de votre appartement, vous étiez en costume et bien rasé. A cette heure-là vous sortiez forcément du travail…

— Impressionnant!

— Simple déduction logique, à la portée du premier venu doté d’un tant soit peu de sens de l’observation.

Un spasme lui tordit soudain le visage, et le plia en deux, les bras croisés sur le ventre. Le policier se leva vivement et fit un rapide aller-retour à la cuisine, il revint en décapsulant une canette de soda.

— Buvez ça!

— Merci, mais je crains que ça ne soit pas très utile, plus le temps passe et plus… Un nouveau spasme lui coupa la parole. « V-vous auriez une cigarette? » Reprit-il après un moment, il tremblait tellement que Lestrade la lui alluma avant de la lui glisser entre les lèvres. Les yeux fermés, Sherlock aspira une longue bouffée et pendant quelques minutes, les deux hommes fumèrent en silence. La nicotine faisait son effet, au bout d’un moment, les tremblements commencèrent à s’atténuer.

—Qu’a dit mon frère?

— Je…

— Vous vous êtes isolé dans la cuisine en emportant mon téléphone, il n’y a que deux numéros répertoriés dans l’appareil et je vous pense assez délicat pour avoir voulu ménager une mère… Après tout, c’est peut-être la meilleure solution, sans vous, il est probable que j’aurais craqué hier soir.

— Vous … Vous pensiez pouvoir arriver à vous sevrer tout seul? C’est de la folie, c’est un processus extrêmement douloureux et risqué, il n’y avait aucune chance pour que vous réussissiez, à ma connaissance, personne n’a jamais pu…

Moi, j’aurais dû pouvoir! Vous ne m’avez pas répondu, comment a réagi mon frère?

— Il ne devrait plus tarder. Quelques dispositions à prendre, m’a-t-il dit. Je suis désolé si…

—Vous n’avez rien à vous reprocher, vous en avez fait bien plus que la plupart des gens, n’importe qui d’autre m’aurait laissé dans mon coin, et prévenir un proche était la chose la plus logique à faire étant donné mon état.

—Est-ce que je peux me permettre de vous poser une question indiscrète ?

—Vous pouvez toujours la poser…

—Vous êtes intelligent, vous avez de la volonté, alors comment…

—Est-ce que je suis devenu un junkie ? Il ferma les yeux un instant. Comment expliquer à un homme « ordinaire » ce qu’il ressentait ?

Confusion, brouillard, entrecoupés de brefs instants de lucidité terrifiante pendant lesquels la sensation extrême de la vacuité, de  l’inutilité de son existence déchiraient son esprit génial et tourmenté.
Après l’enfance incomprise et solitaire à laquelle sont condamnés les surdoués, il avait mené des études plutôt désordonnées, abordant sur le seul critère de les trouver dignes d’intérêt,  les sujets les plus  hétéroclites : chimie, anatomie, géologie, biologie, psychologie, langues, il était brillant en tout, accumulait les informations et assimilait les données à une vitesse stupéfiante, mais dès qu’il avait épuisé le sujet qui le passionnait, il passait à un autre sans prendre la peine de finaliser ses acquis par un quelconque diplôme, il était boulimique de savoir, et lorsqu’il eût épuisé toutes les matières qui l’intéressaient, il s’était retrouvé l’esprit plein et les mains vides.
A la limite de l’autisme, il n’avait pas d’amis, et ses vagues relations de fac ne tenaient pas plus que lui à poursuivre des relations avec cet espèce d’extraterrestre solitaire qui ne partageait aucun de leurs centres d’intérêt, préférait le violon aux groupes de métal, l’escrime ou les arts martiaux méconnus au foot ou au rugby, ne semblait intéressé ni par les filles ni par les garçons et passait ses loisirs le nez plongé dans ses livres où penché sur des éprouvettes malodorantes.
Il avait quitté la maison qu’il partageait avec son frère pour s’installer dans un meublé miteux de Montague Street. Il avait écrit et publié quelques monographies qui ne lui avaient jamais rien rapporté, ce qui à ses yeux n’était d’aucune importance. Sans être vraiment riche, il bénéficiait,  fruit de l’héritage paternel, d’une pension suffisante pour ses besoins somme toute assez modestes et aurait pu vivre tranquillement sans se préoccuper de trop travailler… D’autant que conscient de ses capacités, Mycroft était tout disposé à lui procurer un emploi au sein de ses services.

Je…

Quelques coups frappés à la porte le tirèrent d’embarras, Lestrade aurait-il compris, s’il lui avait asséné un simple « Je m’ennuyais » ?

L’arrivée de Mycroft Holmes avait empêché Sherlock de poursuivre, et Lestrade n’avait jamais osé lui reposer la question. Le jeune homme avait été admis le jour-même dans une « maison de repos » privée très sélective, où l’influence de son frère lui avait évité une longue liste d’attente et où les patients triés sur le volet bénéficiaient de toute la discrétion possible. Ainsi Sherlock profiterait-il des meilleurs soins et Mycroft éviterait toute éventuelle publicité autour de son nom, même si bien peu connaissaient l’existence de son cadet, les deux frères étant autant l’un que l’autre aussi peu diserts que possible sur le chapitre de leur vie privée.

Il sursauta, une main s’était posée sur son épaule.

—Monsieur… Monsieur, vous allez bien ?, il leva vers le serveur des yeux un peu trop brillants. « Nous allons fermer, monsieur ! » Il hocha la tête,  avala d’un trait le verre auquel il n’avait pas touché de la soirée et s’enfonça dans la nuit, il se souvenait de ce qu’il avait dit à John lors d’une de leurs premières rencontres, lorsque celui-ci lui avait demandé pourquoi il continuait à le consulter malgré son caractère impossible : « … parce que Sherlock Holmes est un grand homme et que si nous avons beaucoup de chance, un jour, il pourrait même devenir quelqu’un de bien ». Il était devenu le meilleur d’entre eux, peut-être l’était-il déjà à l’époque, comment savoir avec un Sherlock ? Combien de personnes « normales »auraient eu le courage et l’altruisme de faire ce que ce soi-disant sociopathe avait accompli pour ses amis ?
Il repensa à John, encore sous sédatifs lorsqu’il avait quitté l’hôpital. Pauvre John, lui, n’aurait même pas la consolation de savoir son ami vivant, Mycroft avait bien insisté sur ce point : John ne devait en aucun cas apprendre la vérité avant qu’elle ne puisse être révélée au grand jour.
John avait assisté à l’horrible comédie, il devait être anéanti, et les frères Holmes comptaient sur lui pour veiller discrètement sur l’ami fidèle, demain, il passerait le chercher pour les obsèques, peut-être lui proposerait-il de l’héberger quelques temps si l’appartement de Baker Street  lui devenait insupportable, il savait par expérience à quel point l’absence peut ravager un  être et il se sentait déjà coupable de devoir infliger une telle torture à un ami. Il soupira en remontant le col de son pardessus et se mit à marcher plus vite, qu’il connaisse la vérité ou non, chacun d’entre eux aurait son fardeau à porter, le temps allait s’écouler bien lentement avant que le soleil ne luise de nouveau pour leur petit groupe.

TBC

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