Les mémoires de John H Watson -8

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Titre : «Les mémoires de John H Watson – Que nous restera t-il?»
Auteur : Lilou0803
Type : fanfic
Genre : Friendship, hurt/comfort
Fandom : Sherlock Holmes (livres)

Personnages
: Watson, Holmes
Rating : G
Disclaimer : L’univers et les personnages de Sherlock Holmes appartiennent à Sir Arthur Conan Doyle

plume

Que nous restera t-il ?

« Nous atteignons. Nous saisissons. Nous serrons les doigts. Et que reste-t-il finalement dans nos mains? Une ombre. Ou pis qu’une ombre: la souffrance »

Sherlock Holmes (Le marchand de couleurs)

gribouillis

(Extrait des mémoires du Dr John H Watson)

_

Il est des périodes de l’existence que l’on aimerait effacer ou dont on voudrait qu’elles n’aient jamais existé. Qu’aurais-je fait s’il m’avait été donné de connaître l’avenir, lorsque j’ai rencontré Mary1? Aurais-je résisté à son attrait? Aurais-je essayé d’éviter le destin funeste qui nous attendait? Et en ce maudit mois de mai 1891, aurais-je tenté de retenir Holmes à Londres2? Et dans tous les cas, le remède n’aurait-il pas été pire que le mal?Les quelques souvenirs d’un bonheur hélas trop fugace ne pourront jamais compenser l’horreur de ces trois années maudites qui ont vu la disparition de tout ce qui m’était cher sur cette terre.
Mais Holmes a fini par reparaître, et si sa brutale résurrection3 (il ne m’avait en rien ménagé en cette occasion, la seule je crois, où je me sois jamais évanoui) a depuis un peu atténué la peine qui remplissait mon cœur, rien ne pourra jamais venir combler le vide laissé par la disparition de l’épouse que je chérissais si tendrement.


Depuis son retour, et particulièrement depuis que nous avions repris notre cohabitation, j’avais parfois eu l’occasion de noter certains changements, extrêmement subtils, dans son comportement, détails qui auraient échappé à quiconque le connaissant moins bien que moi.Sherlock Holmes n’a jamais été très doué pour ce qui est de l’extériorisation des émotions ou des sentiments, et d’aucuns l’ont parfois taxé, et je dois reconnaître que j’y suis un peu pour quelque chose à travers mes écrits, de froideur, d’insensibilité, voire d’inhumanité. Il est vrai qu’au premier abord, c’est l’image qu’il peut donner au profane (et la seule d’ailleurs qu’il souhaite laisser de lui professionnellement), mais après toutes ces années passées à ses côtés, je me dois de rectifier un peu les choses, afin de rendre totalement justice à l’homme qu’il est réellement.
Holmes est un être bien plus complexe qu’il n’y parait, et sous les apparences, se cache un être humain tout aussi sensible et sujet au doute que les autres. Je ne veux pas dire par là qu’il n’a aucun défaut… ce serait mentir dans l’autre sens. Holmes est un scientifique, qui place la concentration et le raisonnement au-dessus de tout, il est nerveux, curieux de tout, avide de savoir, impatient, ne souffrant aucune lenteur d’esprit chez les autres, parfois égoïste et arrogant, et la modestie n’entre pas dans sa panoplie de qualités. Très peu sont ceux qui savent qu’il peut aussi se montrer un charmant compagnon, bon-vivant et plein d’humour, bien qu’il ne montre cette facette de sa personnalité qu’avec un nombre considérablement restreint de personnes, dont j’ai l’honneur de faire partie. Il est également extrêmement gentil et compatissant envers les faibles et les malheureux, absolument dépourvu de toute cruauté, et incapable de faire du mal sciemment à un être vivant, qu’il soit humain ou animal. Il a endurci son caractère à force de côtoyer ce qu’il y a de pire dans l’humanité, et s’il en souffre souvent intérieurement, il ne laisse jamais ce qu’il considère comme une faiblesse prendre le dessus, craignant que cela n’interfère sur le raisonnement froid et logique qui est à la base de sa méthode.


Je me souviens très bien (et étant donné l’état où je me trouvais à ce moment-là, je me suis souvent demandé comment je peux me rappeler d’autant de détails), de la circonstance dans laquelle j’eus enfin l’explication de ces moments de mal-être qui semblaient parfois le saisir en ma présence, et la révélation de la profondeur de ses sentiments et de sa loyauté. C’était à la fin du mois de janvier 1895, quelques mois après son retour à Londres, après les années terribles où tout le monde et moi le premier, l’avait cru mort à la suite de son ultime affrontement avec Moriarty. Cette journée marquait pour moi un des anniversaires les plus sombres de ma vie, et ce soir-là j’avais essayé de fuir cette triste réalité de la plus mauvaise manière qui soit. J’aurais vigoureusement tancé cette attitude chez n’importe lequel de mes patients qui s’y serait laissé allé, mais voilà que je me retrouvais assis à une table crasseuse, au fond d’un immonde bouge, l’esprit embrumé et le regard vitreux, affalé devant un verre (combien y en avait-il eu avant, cela je ne m’en souviens plus) de mauvais alcool.


— Vous me faites une place?


Je levai la tête un peu trop brusquement, provoquant une réaction de protestation de mon estomac, que je parvins à réprimer de justesse, ainsi qu’une curieuse ondulation des murs de la salle. Il me fallut cligner plusieurs fois des yeux avant que la silhouette floue qui s’était matérialisée près de moi ne commence à s’éclaircir un peu, et je me poussai pour lui laisser de la place. Il s’assit sur le banc, à côté de moi et commanda une pinte de bière.


Ambiance enfumée, murs noircis par la suie et plancher brut recouvert de sciure mêlée à différentes substances dont il valait mieux ne pas chercher à connaître la provenance, le pub des trois couronnes n’avait d’aristocratique que le nom. C’était un de ces endroits interlopes de l’East-End où se mélangeaient toutes les classes sociales dans un infâme bouillon de culture, microcosme d’une humanité en pleine déliquescence. On venait là pour boire de la bière tiède et de l’alcool frelaté, manger des tourtes au porc, se faire plumer dans des jeux truqués et des rencontres de hasard, ou tout simplement, comme moi, pour tenter d’oublier.Depuis quelques jours, une vague de froid polaire s’était abattue sur Londres comme une chape, les chutes de neige alternaient avec les averses glaciales, transformant les rues en bourbiers immondes, mais même si le temps avait été plus clément, la ville m’aurait semblé tout aussi grise et inhospitalière.J’avais marché sans but pendant des heures, dans le cloaque des ruelles jusqu’à me retrouver, trempé et transi, assis près de la cheminée de ce pub de troisième ordre où se côtoyaient aristocrates en mal d’émotions fortes, dockers, ouvriers, malfrats de tous poils et prostituées de tous âges, dans un brouhaha abrutissant. Mais c’était tout ce que je désirais à ce moment-là : m’abrutir pour ne plus penser… ne plus me souvenir que deux ans auparavant jour pour jour…
Holmes avait entamé sa pinte en silence. Je lui savais gré de ne pas essayer de me réconforter à coup de ces lieux communs que les personnes bien intentionnées se croient obligées de vous asséner en pareilles circonstances. J’étais sorti en son absence, avertissant Madame Hudson de ne pas m’attendre pour servir le dîner. Ce n’était pas la première fois, j’avais en effet recommencé à donner quelques consultations à domicile, et je rentrais parfois très tard. Pourquoi, ce jour-là, s’était-il mis à ma recherche? Et d’ailleurs… comment m’avait-il trouvé?


— C’est mon métier!


Dans l’état où je me trouvais, je ne songeai même pas à m’étonner ni à lui demander par quel raisonnement logique il avait suivi ma pensée. De toute façon, je ne doutais pas qu’il m’aurait donné une explication parfaitement rationnelle de ses déductions.
Mes yeux étaient brûlants et mon cerveau cotonneux, je passai la main sur mon visage, et m’étonnai de le sentir humide… la fumée, la chaleur et les remugles de tous ordres commençaient à devenir particulièrement incommodants. Holmes me regardait d’un air soucieux. Ma vue recommençait à se brouiller. Je laissai retomber lourdement mon bras sur la table, renversant au passage le verre que je venais de vider.


— Holmes!


— Je sais, mon ami.


Après un regard à sa montre, il fit un signe vers le tenancier et déposa une poignée de pièces sur la table de bois brut.


— Venez, il faut partir, maintenant!


Ajouta t-il d’une voix douce.
J’étais vide de toute volonté propre, il m’aida à me lever et me soutint jusqu’à la porte. L’air froid du dehors eut comme premier effet d’achever le travail de l’alcool, et s’il ne m’avait maintenu fermement, me plaquant contre le mur, je me serais effondré incontinent dans la neige transformée en boue. Il me secoua jusqu’à ce que je finisse par réagir. Je me mis à frissonner, puis à grelotter. Un fiacre vint s’arrêter devant nous sans que personne n’ait à le héler.


— Vous êtes en retard!


Fit Holmes au cocher en me poussant à l’intérieur, avant de jeter une couverture sur mes épaules et une autre sur mes genoux. Le trajet dura assez longtemps pour que je me reprenne un peu, et avec son aide, je parvins à gravir l’escalier qui menait à notre appartement sans m’écrouler. Après m’avoir installé dans mon fauteuil et ranimé le feu, Holmes s’affaira un moment du côté de son bec Bunsen. Un moment plus tard, il me tendait une tasse de café brûlant. Nous n’avions pas échangé plus de vingt mots depuis qu’il était apparu près de moi dans le pub, mais je pouvais sentir le rayonnement de son amitié et de sa compassion m’envelopper d’une aura qui me réchauffait le cœur, et je réussis enfin à libérer mes larmes, sans honte ni retenue.


— Mary…


— Vous voulez en parler?


— Je… non… je…


— Je comprends.


Il était, bien entendu, au courant, mais nous n’en avions jamais parlé, et je lui avais été reconnaissant de respecter mon silence. Il est parfois des blessures tellement profondes que leur simple évocation suffit à rouvrir les cicatrices superficielles qui ont un instant pu faire croire à leur guérison.


— Comment…


— Mycroft. Il me tenait au courant, et me donnait régulièrement de vos nouvelles… j’ai été atterré quand… Pourrez-vous un jour me pardonner, mon ami!


Je tournai la tête vers lui et le regardait avec stupéfaction :


— Vous pardonner? Mais…


— J’aurais dû être là! Je vous ai abandonné, je m’en veux tellement.


— Holmes!


Il s’assit dans son fauteuil et se mit à bourrer sa pipe, mais ses mains étaient moins sures que d’habitude et tremblaient légèrement.


— J’étais au Soudan, je n’ai trouvé la lettre qu’à mon retour en France, bien après que… J’ai voulu revenir, mais mon frère m’en a dissuadé, il m’a assuré qu’il prenait soin de vous. Je me suis laissé convaincre. Je le regrette. Vous êtes mon ami, j’aurais du… Je ne mérite pas votre amitié, Watson, j’ai failli à tous mes…


— Holmes!


Cette fois j’avais élevé le ton, et il tourna vers moi le regard qu’il avait jusqu’alors gardé fixé sur le sol devant lui.


— Arrêtez cette auto-flagellation! Cela ne vous va pas du tout. Croyez-vous que votre résurrection m’aurait fait du bien, quand elle avait tous les risques d’être suivie d’une mort bien réelle, cette fois? Mycroft a eu raison. L’organisation de Moriarty était encore trop puissante et Moran n’aurait pas hésité une seconde à vous faire éliminer dès l’annonce de votre retour précipité. N’est-ce pas la première chose qu’il a tenté de faire, au printemps dernier? En revenant sans aucune préparation, vous auriez fait une bien trop bonne cible, et enragé comme il l’était, il ne l’aurait pas ratée… Et même s’il avait loupé son coup, vous n’auriez pas eu alors assez de preuves pour mettre hors de nuire cette bande de chacals.


La colère avait un effet dégrisant tout à fait inattendu et l’attitude coupable de mon ami, qui aurait du me flatter, bien que me touchant profondément, avait l’effet paradoxal de m’exaspérer dans le même temps au plus haut point. Je m’étais tellement habitué à sa froide impassibilité habituelle, que je lui en voulais presque de se montrer aussi… humain. Pour être tout à fait honnête, je crois bien qu’en réalité j’eus cette réaction parce que je m’étais soudain rendu compte jusqu’où la force de l’amitié qu’il me portait aurait pu l’amener : Jusqu’à risquer sa propre vie pour m’apporter un simple moment de réconfort, et j’avoue que cela ne laissait pas de m’effrayer. L’importance qu’il accordait à cette relation me fit également prendre conscience de l’immense solitude qui faisait de son existence un désert dont la seule oasis était son métier. Le profond traumatisme vécu dans son enfance4 avait fait de lui un être solitaire et tourmenté, et continuait à affecter profondément sa capacité à accorder sa confiance et à nouer des liens avec ses semblables.


— Vous n’êtes coupable de rien, Holmes, pas plus de la mort de Mary que de la tragédie de votre famille, ou… ou de tous les maux de l’humanité! Je sais que vous lui en avez voulu lorsqu’elle m’a éloigné de vous, mais je sais aussi que vous l’estimiez autant qu’elle vous estimait. Vous n’êtes pour rien dans ce qui est arrivé, cessez de vouloir à tout prix réparer des torts imaginaires. Je vous assure que personne au monde n’est, ne sera, et n’a jamais été pour moi un meilleur ami que vous.


Il avait rebaissé la tête, et recommencé à contempler le plancher en silence pendant un moment, avant de s’éclaircir la gorge. Lorsqu’il parla de nouveau, ce fut sur un ton faussement détaché dont je ne fus pas dupe. Une certaine fêlure dans sa voix me laissait entrevoir l’émotion qu’il tentait de dissimuler.


— Mmmm… Encore un peu de café?


— Je préfère aller me coucher. Heuu… Holmes…


— Oui?


— Merci… pour… hum, le fiacre… j’aurais vraiment eu du mal à rentrer à pied… avec ce temps!


— Humpfff ! Certes… Et j’avoue que si vous avez l’intention de récidiver, j’aimerais autant, dans notre intérêt réciproque, que vous choisissiez de meilleures conditions météorologiques.
… Bonne nuit, Watson !


Conclut-il en réprimant un éternuement.


Nous ne reparlâmes jamais de cette soirée. Je suis parfois effrayé de la violence que peuvent revêtir les sentiments chez Holmes. Il est trop intelligent pour ne pas s’être rendu compte de cet aspect excessif de son caractère, et je comprends mieux maintenant pourquoi il se refuse à se laisser aller à succomber à toute émotion qui pourrait nuire à ses capacités de froide logique (ne m’a-t-il pas affirmé un jour : « L’amour est tout d’émotion et l’émotivité s’oppose toujours à cette froide et véridique raison que je place au-dessus de tout. Je ne me marierai jamais de peur que mes jugements n’en soient faussés »1). Je me demande parfois combien d’hommes pourraient faire un tel choix dans la vie, et je l’en admire autant que je le plains. J’ai souffert, je souffre encore, mais je ne sais si le fardeau, invisible aux yeux de tous, qu’il a choisi de porter pour rester le meilleur dans son domaine n’est pas encore plus lourd à porter que le mien.

_


1 Voir « Le signe des 4″
2
Voir « Le dernier problème »
3
Voir « La maison vide »
4
Voir chapitres 4 à 6 : « l’origine du mal »

TBC

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Que nous restera t-il ?

« Nous atteignons. Nous saisissons. Nous serrons les doigts. Et que reste-t-il finalement dans nos mains? Une ombre. Ou pis qu’une ombre: la souffrance »

Sherlock Holmes (Le marchand de couleurs)

Il est des périodes de l’existence que l’on aimerait effacer ou dont on voudrait qu’elles n’aient jamais existé. Qu’aurais-je fait s’il m’avait été donné de connaître l’avenir, lorsque j’ai rencontré Mary1? Aurais-je résisté à son attrait? Aurais-je essayé d’éviter le destin funeste qui nous attendait? Et en ce maudit mois de mai 1891, aurais-je tenté de retenir Holmes à Londres2? Et dans tous les cas, le remède n’aurait-il pas été pire que le mal?

Les quelques souvenirs d’un bonheur hélas trop fugace ne pourront jamais compenser l’horreur de ces trois années maudites qui ont vu la disparition de tout ce qui m’était cher sur cette terre.

Mais Holmes a fini par reparaître, et si sa brutale résurrection3 (il ne m’avait en rien ménagé en cette occasion, la seule je crois, où je me sois jamais évanoui) a depuis un peu atténué la peine qui remplissait mon cœur, rien ne pourra jamais venir combler le vide laissé par la disparition de l’épouse que je chérissais si tendrement.

Depuis son retour, et particulièrement depuis que nous avions repris notre cohabitation, j’avais parfois eu l’occasion de noter certains changements, extrêmement subtils, dans son comportement, détails qui auraient échappé à quiconque le connaissant moins bien que moi.

Sherlock Holmes n’a jamais été très doué pour ce qui est de l’extériorisation des émotions ou des sentiments, et d’aucuns l’ont parfois taxé, et je dois reconnaître que j’y suis un peu pour quelque chose à travers mes écrits, de froideur, d’insensibilité, voire d’inhumanité. Il est vrai qu’au premier abord, c’est l’image qu’il peut donner au profane (et la seule d’ailleurs qu’il souhaite laisser de lui professionnellement), mais après toutes ces années passées à ses côtés, je me dois de rectifier un peu les choses, afin de rendre totalement justice à l’homme qu’il est réellement.

Holmes est un être bien plus complexe qu’il n’y parait, et sous les apparences, se cache un être humain tout aussi sensible et sujet au doute que les autres. Je ne veux pas dire par là qu’il n’a aucun défaut… ce serait mentir dans l’autre sens. Holmes est un scientifique, qui place la concentration et le raisonnement au-dessus de tout, il est nerveux, curieux de tout, avide de savoir, impatient, ne souffrant aucune lenteur d’esprit chez les autres, parfois égoïste et arrogant, et la modestie n’entre pas dans sa panoplie de qualités. Très peu sont ceux qui savent qu’il peut aussi se montrer un charmant compagnon, bon-vivant et plein d’humour, bien qu’il ne montre cette facette de sa personnalité qu’avec un nombre considérablement restreint de personnes, dont j’ai l’honneur de faire partie. Il est également extrêmement gentil et compatissant envers les faibles et les malheureux, absolument dépourvu de toute cruauté, et incapable de faire du mal sciemment à un être vivant, qu’il soit humain ou animal. Il a endurci son caractère à force de côtoyer ce qu’il y a de pire dans l’humanité, et s’il en souffre souvent intérieurement, il ne laisse jamais ce qu’il considère comme une faiblesse prendre le dessus, craignant que cela n’interfère sur le raisonnement froid et logique qui est à la base de sa méthode.

Je me souviens très bien (et étant donné l’état où je me trouvais à ce moment-là, je me suis souvent demandé comment je peux me rappeler d’autant de détails), de la circonstance dans laquelle j’eus enfin l’explication de ces moments de mal-être qui semblaient parfois le saisir en ma présence, et la révélation de la profondeur de ses sentiments et de sa loyauté. C’était à la fin du mois de janvier 1895, quelques mois après son retour à Londres, après les années terribles où tout le monde et moi le premier, l’avait cru mort à la suite de son ultime affrontement avec Moriarty. Cette journée marquait pour moi un des anniversaires les plus sombres de ma vie, et ce soir-là j’avais essayé de fuir cette triste réalité de la plus mauvaise manière qui soit. J’aurais vigoureusement tancé cette attitude chez n’importe lequel de mes patients qui s’y serait laissé allé, mais voilà que je me retrouvais assis à une table crasseuse, au fond d’un immonde bouge, l’esprit embrumé et le regard vitreux, affalé devant un verre (combien y en avait-il eu avant, cela je ne m’en souviens plus) de mauvais alcool.

— Vous me faites une place?

Je levai la tête un peu trop brusquement, provoquant une réaction de protestation de mon estomac, que je parvins à réprimer de justesse, ainsi qu’une curieuse ondulation des murs de la salle. Il me fallut cligner plusieurs fois des yeux avant que la silhouette floue qui s’était matérialisée près de moi ne commence à s’éclaircir un peu, et je me poussai pour lui laisser de la place. Il s’assit sur le banc, à côté de moi et commanda une pinte de bière.

Ambiance enfumée, murs noircis par la suie et plancher brut recouvert de sciure mêlée à différentes substances dont il valait mieux ne pas chercher à connaître la provenance, le pub des trois couronnes n’avait d’aristocratique que le nom. C’était un de ces endroits interlopes de l’East-End où se mélangeaient toutes les classes sociales dans un infâme bouillon de culture, microcosme d’une humanité en pleine déliquescence. On venait là pour boire de la bière tiède et de l’alcool frelaté, manger des tourtes au porc, se faire plumer dans des jeux truqués et des rencontres de hasard, ou tout simplement, comme moi, pour tenter d’oublier.

Depuis quelques jours, une vague de froid polaire s’était abattue sur Londres comme une chape, les chutes de neige alternaient avec les averses glaciales, transformant les rues en bourbiers immondes, mais même si le temps avait été plus clément, la ville m’aurait semblé tout aussi grise et inhospitalière.

J’avais marché sans but pendant des heures, dans le cloaque des ruelles jusqu’à me retrouver, trempé et transi, assis près de la cheminée de ce pub de troisième ordre où se côtoyaient aristocrates en mal d’émotions fortes, dockers, ouvriers, malfrats de tous poils et prostituées de tous âges, dans un brouhaha abrutissant. Mais c’était tout ce que je désirais à ce moment-là : m’abrutir pour ne plus penser… ne plus me souvenir que deux ans auparavant jour pour jour…

Holmes avait entamé sa pinte en silence. Je lui savais gré de ne pas essayer de me réconforter à coup de ces lieux communs que les personnes bien intentionnées se croient obligées de vous asséner en pareilles circonstances. J’étais sorti en son absence, avertissant Madame Hudson de ne pas m’attendre pour servir le dîner. Ce n’était pas la première fois, j’avais en effet recommencé à donner quelques consultations à domicile, et je rentrais parfois très tard. Pourquoi, ce jour-là, s’était-il mis à ma recherche? Et d’ailleurs… comment m’avait-il trouvé?

— C’est mon métier!

Dans l’état où je me trouvais, je ne songeai même pas à m’étonner ni à lui demander par quel raisonnement logique il avait suivi ma pensée. De toute façon, je ne doutais pas qu’il m’aurait donné une explication parfaitement rationnelle de ses déductions.

Mes yeux étaient brûlants et mon cerveau cotonneux, je passai la main sur mon visage, et m’étonnai de le sentir humide… la fumée, la chaleur et les remugles de tous ordres commençaient à devenir particulièrement incommodants. Holmes me regardait d’un air soucieux. Ma vue recommençait à se brouiller. Je laissai retomber lourdement mon bras sur la table, renversant au passage le verre que je venais de vider.

— Holmes!

— Je sais, mon ami.

Après un regard à sa montre, il fit un signe vers le tenancier et déposa une poignée de pièces sur la table de bois brut.

— Venez, il faut partir, maintenant!

Ajouta t-il d’une voix douce.

J’étais vide de toute volonté propre, il m’aida à me lever et me soutint jusqu’à la porte. L’air froid du dehors eut comme premier effet d’achever le travail de l’alcool, et s’il ne m’avait maintenu fermement, me plaquant contre le mur, je me serais effondré incontinent dans la neige transformée en boue. Il me secoua jusqu’à ce que je finisse par réagir. Je me mis à frissonner, puis à grelotter. Un fiacre vint s’arrêter devant nous sans que personne n’ait à le héler.

— Vous êtes en retard!

Fit Holmes au cocher en me poussant à l’intérieur, avant de jeter une couverture sur mes épaules et une autre sur mes genoux. Le trajet dura assez longtemps pour que je me reprenne un peu, et avec son aide, je parvins à gravir l’escalier qui menait à notre appartement sans m’écrouler. Après m’avoir installé dans mon fauteuil et ranimé le feu, Holmes s’affaira un moment du côté de son bec Bunsen. Un moment plus tard, il me tendait une tasse de café brûlant. Nous n’avions pas échangé plus de vingt mots depuis qu’il était apparu près de moi dans le pub, mais je pouvais sentir le rayonnement de son amitié et de sa compassion m’envelopper d’une aura qui me réchauffait le cœur, et je réussis enfin à libérer mes larmes, sans honte ni retenue.

— Mary…

— Vous voulez en parler?

— Je… non… je…

— Je comprends.

Il était, bien entendu, au courant, mais nous n’en avions jamais parlé, et je lui avais été reconnaissant de respecter mon silence. Il est parfois des blessures tellement profondes que leur simple évocation suffit à rouvrir les cicatrices superficielles qui ont un instant pu faire croire à leur guérison.

— Comment…

— Mycroft. Il me tenait au courant, et me donnait régulièrement de vos nouvelles… j’ai été atterré quand… Pourrez-vous un jour me pardonner, mon ami!

Je tournai la tête vers lui et le regardait avec stupéfaction :

— Vous pardonner? Mais…

— J’aurais dû être là! Je vous ai abandonné, je m’en veux tellement.

— Holmes!

Il s’assit dans son fauteuil et se mit à bourrer sa pipe, mais ses mains étaient moins sures que d’habitude et tremblaient légèrement.

— J’étais au Soudan, je n’ai trouvé la lettre qu’à mon retour en France, bien après que… J’ai voulu revenir, mais mon frère m’en a dissuadé, il m’a assuré qu’il prenait soin de vous. Je me suis laissé convaincre. Je le regrette. Vous êtes mon ami, j’aurais du… Je ne mérite pas votre amitié, Watson, j’ai failli à tous mes…

— Holmes!

Cette fois j’avais élevé le ton, et il tourna vers moi le regard qu’il avait jusqu’alors gardé fixé sur le sol devant lui.

— Arrêtez cette auto-flagellation! Cela ne vous va pas du tout. Croyez-vous que votre résurrection m’aurait fait du bien, quand elle avait tous les risques d’être suivie d’une mort bien réelle, cette fois? Mycroft a eu raison. L’organisation de Moriarty était encore trop puissante et Moran n’aurait pas hésité une seconde à vous faire éliminer dès l’annonce de votre retour précipité. N’est-ce pas la première chose qu’il a tenté de faire, au printemps dernier? En revenant sans aucune préparation, vous auriez fait une bien trop bonne cible, et enragé comme il l’était, il ne l’aurait pas ratée… Et même s’il avait loupé son coup, vous n’auriez pas eu alors assez de preuves pour mettre hors de nuire cette bande de chacals.

La colère avait un effet dégrisant tout à fait inattendu et l’attitude coupable de mon ami, qui aurait du me flatter, bien que me touchant profondément, avait l’effet paradoxal de m’exaspérer dans le même temps au plus haut point. Je m’étais tellement habitué à sa froide impassibilité habituelle, que je lui en voulais presque de se montrer aussi… humain. Pour être tout à fait honnête, je crois bien qu’en réalité j’eus cette réaction parce que je m’étais soudain rendu compte jusqu’où la force de l’amitié qu’il me portait aurait pu l’amener : Jusqu’à risquer sa propre vie pour m’apporter un simple moment de réconfort, et j’avoue que cela ne laissait pas de m’effrayer. L’importance qu’il accordait à cette relation me fit également prendre conscience de l’immense solitude qui faisait de son existence un désert dont la seule oasis était son métier. Le profond traumatisme vécu dans son enfance4 avait fait de lui un être solitaire et tourmenté, et continuait à affecter profondément sa capacité à accorder sa confiance et à nouer des liens avec ses semblables.

— Vous n’êtes coupable de rien, Holmes, pas plus de la mort de Mary que de la tragédie de votre famille, ou… ou de tous les maux de l’humanité! Je sais que vous lui en avez voulu lorsqu’elle m’a éloigné de vous, mais je sais aussi que vous l’estimiez autant qu’elle vous estimait. Vous n’êtes pour rien dans ce qui est arrivé, cessez de vouloir à tout prix réparer des torts imaginaires. Je vous assure que personne au monde n’est, ne sera, et n’a jamais été pour moi un meilleur ami que vous.

Il avait rebaissé la tête, et recommencé à contempler le plancher en silence pendant un moment, avant de s’éclaircir la gorge. Lorsqu’il parla de nouveau, ce fut sur un ton faussement détaché dont je ne fus pas dupe. Une certaine fêlure dans sa voix me laissait entrevoir l’émotion qu’il tentait de dissimuler.

— Mmmm… Encore un peu de café?

— Je préfère aller me coucher. Heuu… Holmes…

— Oui?

— Merci… pour… hum, le fiacre… j’aurais vraiment eu du mal à rentrer à pied… avec ce temps!

— Humpfff ! Certes… Et j’avoue que si vous avez l’intention de récidiver, j’aimerais autant, dans notre intérêt réciproque, que vous choisissiez de meilleures conditions météorologiques.
… Bonne nuit, Watson !

Conclut-il en réprimant un éternuement.

Nous ne reparlâmes jamais de cette soirée. Je suis parfois effrayé de la violence que peuvent revêtir les sentiments chez Holmes. Il est trop intelligent pour ne pas s’être rendu compte de cet aspect excessif de son caractère, et je comprends mieux maintenant pourquoi il se refuse à se laisser aller à succomber à toute émotion qui pourrait nuire à ses capacités de froide logique (ne m’a-t-il pas affirmé un jour : « L’amour est tout d’émotion et l’émotivité s’oppose toujours à cette froide et véridique raison que je place au-dessus de tout. Je ne me marierai jamais de peur que mes jugements n’en soient faussés »1). Je me demande parfois combien d’hommes pourraient faire un tel choix dans la vie, et je l’en admire autant que je le plains. J’ai souffert, je souffre encore, mais je ne sais si le fardeau, invisible aux yeux de tous, qu’il a choisi de porter pour rester le meilleur dans son domaine n’est pas encore plus lourd à porter que le mien.

1 Voir « Le signe des 4″

2 Voir « Le dernier problème »

3 Voir « La maison vide »

4 Voir chapitres 4 à 6 : « l’origine du mal »

TBC

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