L’ombre du passé -1-

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Titre : « L’ombre du passé – Chapitre 1 »
Auteur :
Lilou0803
Type :
fanfic
Genre :
friendship, hurt/comfort
Fandom :
Sherlock Holmes (Cross-over entre les films « Sherlock Holmes » de Guy Ritchie (2009) et « Young Sherlock Holmes  (Le secret de la pyramide) » de Steven Spielberg (1985))
Personnages : Holmes, Watson, Mary Morstan, Irène Adler, Lestrade
Rating :
PG-13 (allusion à la drogue)
Spoiler récent:
Film « Sherlock Holmes » de Guy Ritchie
Disclaimers :

*L’univers et les personnages de Sherlock Holmes appartiennent à Sir Arthur Conan Doyle
*Lord Blakwood appartient au film « Sherlock Holmes » de Guy Ritchie
*Elisabeth appartient au film « Young Sherlock Holmes » (« le secret de la pyramide ») de Steven Spielberg
N/A : Il est évident que pour ce chapitre, même si j’ai essayé de faire au mieux pour que ce ne soit pas trop obscur, il vaut mieux avoir vu les films

plume

L’histoire commence après l’affrontement final entre Holmes et Lord Blackwood, sur le pont en construction… Travelling arrière sur un homme pendu au-dessus de la Tamise. Noir.

L’ombre du passé

(Récit du Dr Watson)

gribouillis

Mary nous attendait à Baker Street, ainsi que nous en étions convenus. Holmes s’était muré dans un mutisme de mauvais aloi, et c’est tout juste s’il parut remarquer sa présence, la saluant vaguement d’un simple hochement de la tête.
Lorsqu’il m’avait rejoint, après son ultime affrontement avec Blackwood, il était seul. Il n’avait fait aucune mention de Miss Adler dans son compte-rendu à Lestrade, et je ne lui avais posé aucune question, je le connaissais assez pour deviner à sa physionomie qu’il n’était pas d’humeur à supporter la moindre allusion à ce sujet sensible. Cette fois-ci cependant, compte-tenu de l’aventure que nous avions partagée, j’avais osé espérer un autre dénouement.
A peine entré, il attrapa, sur le manteau de la cheminée, une de ses pipes et la babouche dans laquelle il gardait son tabac, ouvrit un tiroir pour prendre l’étui de maroquin que ne lui avait plus vu sortir depuis quelques temps et un petit flacon dans un coffret métallique, se saisit au passage de son violon et alla s’enfermer dans sa chambre. Je secouai tristement la tête, et me laissai tomber lourdement dans mon fauteuil. Le contact des mains de Mary, se posant sur mes épaules, me fit tressaillir.

—       Est-ce que tu préfères rester seul?

—       Non! Oh, Seigneur, non… Viens, allons ailleurs. Je ne peux plus supporter de le voir, ou même simplement de l’imaginer, faire ça.

Je ne sais ce que je pensais pouvoir fuir en l’entraînant dans le plus proche salon de thé. La vision de Holmes allongé sur son lit, les pupilles dilatées et le regard vitreux me poursuivrait où que je me réfugie, je le savais.
Je dus rester un long moment immobile, la tête dans les mains, lorsque je levai les yeux vers Mary, ma vue était un peu brouillée. Je savais que le moment était venu de lui parler, non seulement pour dissiper tout malentendu entre nous, mais aussi pour tenter d’y voir plus clair en moi-même.
Tout avait commencé quelques jours plus tôt, dans une chambre d’hôpital.

*** *** ***

—      Aucune fracture, quelques éclats de bois et de briques heureusement assez peu profonds dans la partie supérieure du corps, et des contusions occasionnées par la chute et le choc. Vous avez eu de la chance, le souffle de l’explosion a détruit l’abattoir et les entrepôts et une palissade s’est en partie abattue sur vous. Elle a fait office de bouclier, c’est cela qui vous a sauvé la vie. Vous pourrez sortir dans quelques heures… Oh! et vous avez une visite.

Le chirurgien s’était effacé pour laisser entrer un petit homme en chapeau melon.

—      Bonjour Watson, mes hommages, Mademoiselle. Heureux de vous voir en aussi bon état, docteur. Je n’en dirais pas autant des docks de la Tamise après votre passage à vous et à votre ami, depuis quelques jours.

—      Eh bien, je dirais que pour un revenant, Blackwood a des façons très… matérielles de se manifester, depuis sa sortie du tombeau.

—      Hummm! Quoi qu’il en soit, vous ne me ferez pas croire que vous effectuiez un contrôle sanitaire dans ces abattoirs, qui en outre appartenaient à notre ressuscité. Je ne sais pas que que Holmes a débusqué, mais Lord Coward en personne a jugé bon de lancer un mandat d’arrêt contre lui. Je ne suis pas aussi bête que vous le croyez, et même si je ne calcule pas aussi vite que ce diable d’homme, je sais tout de même additionner un plus un. Votre ami a disparu, je ne sais pas ce qu’il a dans la tête, mais cette fois, il se heurte à très forte partie, et s’il s’obstine à faire cavalier seul,  il ne me sera plus possible de le couvrir. Je ne pourrai pas retenir les rênes très longtemps, contre de si hauts personnages.

—      Merci Lestrade, vous êtes un chic type, mais je vous assure que je ne sais absolument pas où peut être Holmes en ce moment.

—      Comme vous voudrez, Watson, Mais réfléchissez à ce que je vous ai dit. Je vais vous laisser vous reposer, maintenant. Portez-vous bien. Au revoir Miss Morstan.

L’inspecteur sorti, Mary, qui s’était retirée dans un coin pour nous laisser en tête à tête, revint s’asseoir à côté de moi et prit ma main dans la sienne. Elle m’avait raconté, un peu plus tôt, la visite nocturne de Holmes déguisé en médecin, et malgré les griefs qu’elle conservait à son égard depuis notre soirée gâchée au Royal, elle avait été extrêmement touchée par son air inquiet et bouleversé, ainsi que par la culpabilité exacerbée dont il faisait montre.

—      Cet homme tient à toi plus que tout au monde, John! Maintenant je comprends mieux son ressentiment envers moi. Je ne suis pas une oie blanche, s’il existe entre vous…

—      Mary! Comment peux-tu penser… Les liens qui nous unissent sont certes…. Mais pas… Oh et puis zut! Je suppose que je ferais mieux de tout te raconter, mais pas maintenant, le temps presse. Nous devons retrouver Holmes avant la police. Aide-moi, veux-tu?

Quelques minutes plus tard, nous hélions un fiacre et nous faisions conduire à Baker Street. Je n’avais pas menti à Lestrade, je ne savais pas au juste où se cachait Holmes, bien que j’eusse deux ou trois petites idées sur la question. Il fallait que je change de vêtements, et je devais vérifier s’il ne m’avait pas laissé un message. Par bonheur, Mrs Hudson était sortie, et nous n’eûmes pas à subir ses questions.
Une surprise nous attendait dans le salon. A notre entrée, la jeune femme se leva vivement du fauteuil où elle était assise.

—      Docteur Watson! Enfin, vous voilà… Grâce au ciel vous allez bien!

—      Miss Adler… mais que… comment…

—      Je suis absolument désolée d’avoir forcé votre porte, mais je suis inquiète pour Sherlock. J’espérais le trouver ici, mais… Regardez!

L’avis de recherche occupait la majeure partie de la première page du journal qu’elle déplia devant moi.

—      Lestrade m’avait mis au courant, mais je ne pensais pas que cela aurait pris si vite autant d’ampleur. Je dois absolument le trouver le plus vite possible. Veuillez m’excuser une minute mesdames.

Je passai dans ma chambre. Mon attention fut aussitôt attirée par un bocal cylindrique recouvert d’une loupe, posé sur le dessus de ma commode, et je souris en me remémorant la tête de Holmes lorsque j’avais libéré les mouches qu’il avait mis des heures à capturer pour son expérience. Maintenant, je savais où le trouver.
Echanger mes vêtements crasseux et déchirés contre une tenue correcte ne me prit que quelques minutes, et lorsque je revins dans le salon, les deux jeunes femmes avaient fait connaissance et semblaient très bien s’entendre… En tout cas pour exiger avec un bel ensemble de m’accompagner.

—      Il n’en est pas question! Quelqu’un doit rester ici, au cas où je me tromperais. Si Holmes repasse par ici, il doit immédiatement savoir ce qu’il en est, et où je suis allé. Mary, je t’en prie, je ne voudrais pas que tu le prennes mal, mais en cas de besoin, je pense que Miss Adler…

—      …Serait parfaitement capable de vous seconder.

Termina l’intéressée en exhibant un pistolet qui n’avait rien de féminin et dont elle n’avait nullement l’air d’ignorer le maniement. Avec un sourire un peu forcé, Mary s’avoua vaincue. Je glissai ma propre arme dans ma poche et nous nous mîmes en route.

***

La « sortie de secours » où Holmes nous avait poussés faisait correspondre le refuge avec la maison d’à côté, d’où nous sortîmes tranquillement par la porte de derrière. Après avoir pris connaissance de ses instructions, je m’occupai du bateau, pendant qu’Irène retournait à Baker Street, où elle avait laissé ses valises en rentrant de la gare, pour se changer et prendre des vêtements pour Sherlock.
Le plan de mon ami se déroula presque exactement ainsi qu’il l’avait prévu, à cette exception près qu’il n’y eut pas besoin d’un second jugement pour Blackwood. Ainsi que Holmes l’avait déclaré, le diable attendait son dû, et il était impatient!

*** *** ***

Je me mis à parler sans réfléchir. Puisque lui ne raconterait jamais rien à quiconque, il fallait que je mette moi-même des mots sur la souffrance de mon ami, pour pouvoir enfin l’appréhender complètement, et avoir peut-être une petite chance de pouvoir l’aider à la soulager un peu. Cela, je l’ai compris plus tard, mais sur le moment, les paroles jaillirent sans que je puisse les retenir.

—       Tout le monde croit que j’ai rencontré Holmes en 1881, ainsi que je l’ai relaté dans mes récits. S’il est vrai que je le retrouvai cette année-là par l’intermédiaire d’une relation commune1, j’avais en réalité fait sa connaissance bien des années auparavant. C’était au début de décembre 1870. J’avais changé d’école en cours d’année et il fut la première personne que je rencontrai dans mon nouvel environnement. Aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd’hui, il était alors ouvert et chaleureux, et nous sympathisâmes immédiatement. Nos relations allaient prendre fin brutalement trois semaines plus tard, lorsqu’il fut injustement renvoyé à la suite des perfides manigances d’un condisciple jaloux, mais pendant ces trois semaines, il se produisit une série d’événements incroyables, qui allaient définitivement sceller son destin, et dans un certain sens également celui de plusieurs autres personnes, dont le mien.
Il peut sembler difficile d’imaginer un Holmes de 16 ans, avec déjà toutes ses incroyables facultés, mais gai, bon compagnon, heureux de vivre… et follement amoureux de la nièce de son mentor, un professeur à la retraite, qui logeait dans l’enceinte de l’école. Elle s’appelait Elisabeth, elle était blonde, très jolie et également très éprise. Je devins leur ami à tous les deux, et nous affrontâmes ensemble ce qui devait être notre première affaire, et qui se termina hélas tragiquement par la mort d’Elisabeth, assassinée par l’un des pires criminels que j’ai connus à ce jour. Holmes mit fin à ses agissements, mais nous ne pûmes empêcher l’issue fatale. Les larmes qu’il versa ce soir-là emportèrent définitivement avec elles sa jeunesse et son goût de vivre, je vis littéralement sous mes yeux l’adolescent insouciant et amoureux se transformer en un homme solitaire et renfermé. Il partit peu après chez son frère Mycroft, et je n’en entendis plus jamais parler pendant les onze années qui suivirent.
J’entrepris mes études de médecine l’année suivante. J’avoue qu’au départ, ma vocation avait été, comme cela est souvent le cas, influencée par la tradition familiale, mais j’avais été tellement désemparé par l’agonie d’Elisabeth, pour laquelle je n’avais rien pu faire pendant qu’Holmes luttait dans un combat désespéré et sans merci contre son assassin, que je m’étais juré de tout faire pour que ce sentiment d’impuissance ne se renouvelle jamais.
Lorsque je fus contacté par Conan Doyle, du Strand, pour relater les enquêtes de mon ami, celui-ci me fit promettre de ne jamais révéler à quiconque cette partie de son passé, et j’ai tenu ma parole… jusqu’à aujourd’hui.
Il avait juré à Elisabeth mourante de ne jamais aimer une autre femme, et il n’a jamais failli à sa promesse, ne nouant jamais plus avec la gent féminine, que de rares et épisodiques aventures d’un soir. La seule qui aurait pu changer quelque chose à cela, tu l’as rencontrée aujourd’hui. Mais Holmes ne se pardonne pas son attirance pour elle, il a le sentiment de trahir son serment.
Depuis quelques mois, j’avais presque réussi à le détourner de l’influence de la cocaïne, mais j’ai bien peur que le retour d’Irène Adler ne réduise tous mes efforts à néant. Qui sait ce qu’il a bien pu se passer entre eux pour qu’elle ne revienne même pas récupérer ses bagages. J’avais pourtant espéré un moment, ces derniers jours, le voir retrouver, grâce à elle, un peu de goût à l’existence, mais je crains que cet espoir ne soit une fois de plus qu’une chimère.
Voilà, tu sais tout maintenant, de la nature des liens anciens et profonds qui nous unissent. Je suis le seul témoin qui reste de ce passé et je crois qu’il a peur de perdre ce lien ténu, le seul qui l’unisse encore de façon tangible à Elisabeth. C’est ce qui explique en partie cette jalousie et cette agressivité à ton égard, mais je pense également que malgré ses dénégations, il a peur de retrouver cette solitude sans fond d’où nos retrouvailles et notre amitié l’avaient tiré.

***

Ce soir-là, je rentrai tard à Baker Street. Après avoir ramené Mary chez elle, j’avais dîné à mon club, m’y attardant le plus possible, avant de trouver le courage de rentrer affronter le désarroi de Holmes. Après une enquête éprouvante, et Dieu sait si celle-là l’avait été, il sombrait généralement dans un état dépressif qui pouvait durer de quelques jours à plusieurs semaines, et ne reprenait littéralement vie que lorsqu’une nouvelle affaire se présentait. Il était toujours dans sa chambre, et Madame Hudson m’apprit qu’il n’avait pas touché au repas qu’elle lui avait monté.

—       C’est la réaction, il ira mieux demain, vous le connaissez, ne vous en faites pas, bonne nuit Mrs Hudson!

J’essayais de m’en persuader moi-même, mais  cette fois-ci, il y avait bien plus que la fin d’une enquête. Dans quelques jours, je serai parti, et j’appréhendais fort cette échéance.
Les deux jours suivants, je ne le vis pratiquement pas. Il partait très tôt le matin, ne rentrait que tard le soir, et c’est tout juste s’il m’adressait trois mots avant de se réfugier dans sa chambre. Je fus d’autant plus étonné, le troisième jour, de voir qu’il avait attendu que je me lève, avant de sortir. Il avait l’air tout à fait détendu et content de lui, et me lança comme s’il continuait une conversation déjà entamée :

—       Au fait Watson, j’ai réservé une table au Royal pour ce soir. Emmenez Mary, je crois que je lui dois des excuses. Il est temps de faire la paix.

N’oubliez pas, huit heures… mettez une veste!

Continua t-il d’un ton taquin.
Il était dehors avant que j’ai pu me remettre de mon étonnement.
C’est un Holmes brillant, et charmant comme il sait si bien l’être lorsqu’il veut bien s’en donner la peine, que nous retrouvâmes ce soir-là. Menu raffiné et vins français, cette soirée étincelante, destinée en en faire oublier une autre qui n’était pas à son honneur, trouva son apothéose après le dessert, lorsque Holmes tira de sa poche un petit paquet qu’il tendit à Mary.

—       Par ma faute, Watson a perdu une chose à laquelle il tenait beaucoup, je voudrais que vous acceptiez ceci en gage de paix, et comme un témoignage de l’amitié que je vous porte à tous les deux. Dieu sait, vous avez eu l’occasion de le remarquer, que je ne tiens pas à hâter votre mariage, mais je sais parfois aussi m’avouer vaincu, et reconnaître mes torts.  C’est là une de mes très rares qualités. Je vous souhaite sincèrement tout le bonheur auquel vous avez droit.

Le souffle coupé, Mary contemplait le diamant du maharadjah, remonté en bague, qui  brillait de tous ses feux sur un lit de velours bleu nuit.
Je levai les yeux du fabuleux bijou, et fixai mon ami d’un air ahuri. Il nous regardait en souriant.

—       Holmes! Nous ne pouvons…

—       Oh Watson, pour l’amour de Dieu, cessez de faire votre mijaurée! Imaginez… Je ne sais pas, moi… que c’est un bijou de famille que votre père offre à votre fiancée. Point!

—       Mon… p…

—       Où votre frère, comme vous voudrez… Flora n’avait pas tort sur tous les points, après tout.

Mary, partagée entre le rire et les larmes d’émotion, mit fin à la controverse en posant sa main sur celle de Holmes sur la table.

—       J’accepte, à la condition que vous vouliez bien accepter mon amitié en retour. Et puisque John et vous êtes comme deux frères, je serai heureuse, si vous voulez bien de moi comme belle-sœur par le cœur.

—       Hummm! Souhaitez de n’avoir jamais à regretter ce que vous venez de dire… Et si nous commandions une autre bouteille de champagne, pour célébrer le, heuuu… l’agrandissement de la famille?

***

Plus tard dans la nuit, comme nous nous retrouvions assis de part et d’autre de la cheminée, un cigare à la main, ainsi qu’il en avait été si souvent par le passé,  je décidai de crever l’abcès. Je pris mon courage à deux mains et me jetai à l’eau :

—       Holmes, je voudrais vous…

—       Seigneur, Watson, je croyais que l’affaire était entendue?

—       Non, vous ne comprenez pas. Je sais ce qu’il vous en a coûté, ce soir, et je ne parle pas de la valeur de la bague. Mais j’aimerais vous demander une autre faveur, en souvenir de… d’Elisabeth… Non! Je vous en prie, ne m’interrompez pas. Elle… elle n’aurait pas voulu vous voir vous détruire ainsi à petit feu, elle n’aurait pas voulu vous voir vous enfoncer dans cette non-vie, vous devez vous autoriser à vivre, mon ami. Vous devez laisser s’endormir les fantômes du passé, maintenant. Cela n’enlèvera jamais rien à…

—       Arrêtez! …Arrêtez ça Watson! Vous… vous n’avez pas le droit de faire ça! Vous n’avez pas le droit de…

Il s’était levé brusquement, jetant son cigare dans la cheminée. Je me levai à mon tour, le pris par les épaules et le secouai rudement.

—       Regardez-moi, Holmes! J’étais son ami, j’étais auprès d’elle ce soir-là, elle… m’a demandé de prendre soin de vous, et si, j’ai le droit de parler en son nom! Je vais partir bientôt, je sais que vous en souffrez, et j’en souffre également, mais vous devez me promettre, me jurer… en souvenir d’elle, que vous ne vous laisserez plus aller à succomber à ces poisons qui vous détruisent inexorablement.

Il s’était mis à arpenter la pièce, en se tordant les mains nerveusement, en proie à une terrible lutte intérieure. Au bout d’un long moment, il se laissa tomber sur son fauteuil, la tête entre les mains. Lorsqu’il parla, ce fut d’une voix rauque et étouffée par le chagrin qu’il laissait enfin s’exprimer, après toutes ces années.

—       Pourquoi avez-vous fait cela mon ami? Pensiez-vous que la douleur de votre départ ne serait pas assez forte, pour aller rouvrir ainsi d’aussi profondes blessures? Dans quelques jours, j’aurai perdu la deuxième des deux seules personnes que j’ai jamais aimées dans cette vie, et vous voulez m’enlever aussi le seul réconfort qui me reste? Depuis cette nuit affreuse, je suis un mort-vivant, vous n’imaginez pas combien de fois j’ai regretté de ne pas avoir succombé moi aussi, ce soir-là sous les glaces de la Tamise, en même temps que ce misérable Rathe… Vous m’en demandez trop, Watson. Vous êtes déloyal en évoquant…

Sa voix se brisa en un appel désespéré, et je me retrouvai brusquement projeté dix-huit ans en arrière, sur un quai désert et glacé, en cette nuit fatale de décembre 1870.

—       Elisabeth!

Je n’osai briser le silence qui suivit, tant la présence invisible de la jeune fille était palpable dans la pièce. Après un très long moment, il reprit :

—       Je vous promets, Watson, je vous jure de… d’essayer. N’exigez pas de moi plus que ce que je ne suis certain de pouvoir vous accorder.

—       Cela me suffit mon ami, je sais que je peux compter sur votre loyauté.

Quelques jours plus tard, j’achevai mon déménagement. Holmes, semblait avoir retrouvé sa bonne humeur, et il nous fit une brillante démonstration de la manière dont Blackwood avait survécu à son exécution, et réussi à se faire passer pour mort. Je le soupçonne d’ailleurs, avec son goût du théâtral, d’avoir parfaitement orchestré sa mise en scène, pour nous causer la frayeur de notre vie, ce en quoi, bien que je ne l’aurais avoué pour rien au monde, il réussit assez bien. L’inquiétude qui me taraudait fut un peu atténuée par l’arrivée du constable Clark, venant nous informer des nouvelles ramifications de l’enquête que nous pensions terminée. Si j’avais su où elle allait nous mener, j’aurais été moins optimiste, mais à ce moment-là, voir l’étincelle de la fièvre du chasseur s’allumer au fond des yeux de mon ami apaisa un peu mes craintes et mes remords latents, et bien que j’ai ressenti un petit pincement en l’entendant adresser à un autre les mots par lesquels que je l’avais si souvent entendu commencer nos enquêtes, c’est le cœur un peu moins lourd que je quittai, pour toujours croyais-je, notre logement de Baker Street.


1 Voir « Une étude en rouge.

TBC

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